XLIV. Heureux événements

Arraché dès l'enfance à sa natale Taïga, adopté par Auguste et Alberte un couple d'ostréiculteurs rustauds sur les bords, amoureux d'une écuyère, puis d'Ali  ibn-el-Fahed, le plus grand des Dompteurs, Tigrovich a connu la gloire internationale et la déchéance de l'artiste mélancolique. Il a embarqué sur le Circus où il retrouve son dompteur mystérieusement disparu. Mais il y a des pirates, une tempête, et finalement un naufrage durant lequel ils se séparent, Ali ayant lu dans les astres qu'il devait se rendre en Égypte, tandis que son tigre devait atterrir ailleurs, en un pays lointain. Là-bas, un rêve étrange l'a enjoint de prendre la route de&nbsp ;D. Dans une belle mosquée, il retrouve le rustre ostréiculteur qui lui a servi de père sur les rivages de la France occidentale. À la plus grande surprise de notre héros, Auguste parle tigre et porte l'étoile de diamant, bijou précieux appartenant à la noble famille du tigre. Auguste, en fait, n'est autre qu'Augustus von Tigrovich qu'une infâme sédition menée par le traître Tortovich a forcé à s'exiler. Loin de son pays, il a pris l'apparence d'un rustre ostréiculteur pour échapper aux espions de Tortovich, et ne peut revenir dans son pays qu'à la faveur de chasses auxquelles il participe anonymement. C'est ainsi qu'il a pu adopter le jeune Tigrovich, qui n'est autre que le fils qu'il avait eu en secret avec son seul amour, la belle Tigrovna. Déguisé en père adoptif de son fils biologique, il a veillé sur lui de près, puis de loin, semant sur sa route des tigres dissimulés sous différentes apparences. Tout s'éclaire et il ne reste plus à l'empereur qu'à faire prêter serment à son fils et Prince. C'est trop de bonheur, et pourtant ce n'est pas fini. Quelques heureux événements se préparent encore.

Interloqué, le Prince Tigrovich von Tigrovich dressa l'oreille et tourna ses yeux jaunes vers le soleil couchant, orbe rouge, couronne sur minaret. Il vit alors, qui marchait  vers lui, voilée d'un beau tissu moirée et velouté, reconnaissable entre mille à ses yeux d'un vert bleu qui le disputait aux derniers éclats de l'astre et tenant à la main une cavale que l'on avait laissée entrer dans la mosquée, Emma Volkovitch-Romanès, qui marchait dans la lumière du Couchant. Herself. Le Prince von Tigrovich alla vers elle, tremblant.

– Emma !  s'exclama-t-il.
– Tigrovich !  répondit-elle.

Puis avisant un énorme sac qu'elle portait, altière et gracieuse, à l'épaule, il eut un large sourire (de tigre), car c'était son sac d'artiste, que, par un miracle inouï, Emma avait repêché dans le fleuve de la ville de B., après qu'il avait dérivé du large de l'Égypte jusqu'au détroit de Gibraltar, puis poussé par des courants favorables, jusqu'aux rives de la France occidentale et à l'embouchure du fleuve.

–  Mon sac d'artiste !  se réjouit Tigrovich von Tigrovich
– Ton sac d'artiste ! répondit Emma Volkovitch-Romanès.

L'Empereur Augustus interrompit avec bienveillance leurs effusions. Et s'adressant à son fils, lui demanda solennellement :

– Von Tigrovich, aimez-vous cette femme ?
– Je l'aime, reconnut le Prince, depuis le premier regard. (Et en effet, même au plus fort de sa débauche ou de son plaisir, même tremblant dans les bras de son dompteur adoré, il n'avait jamais laissé mourir le souvenir de la chère Emma, son tout premier amour).
– Alors, dit l'Empereur, je veux qu'elle soit votre femme, épouse et tigresse légitime, selon les lois de l'Empire et du dieu des tigres de toute bonté.
– Mais c'est ma cousine, objecta von Tigrovich qui avait suivi attentivement l'exposé généalogique de son noble père.
– Ah pauvre orphelin déraciné, dit l'Empereur en souriant dans sa moustache, ignores-tu donc que dans l'Empire…
– … depuis des temps immémoriaux les princes épousent leurs cousines, continua Emma qui s'y connaissait.

Et se tournant vers Tigrovich, elle lui donna l'un de ces baisers dont il avait gardé, depuis si longtemps, le regret et le goût. L'Empereur toussota et reprit la main :

– Allons, Prince Tigrovich et Princesse Emma, l'affaire est entendue et maintenant réjouissons-nous tous de l'heureuse tournure que prennent les événements.
– Tous ?  interrogea Tigrovich.
– Tous !  répondirent d'une seule voix l'Empereur et la Princesse Emma, mais aussi quelques autres.

C'est alors que se retournant Tigrovich vit, sans en croire ses yeux perçants, venir à lui, à travers la cour blanche de la Grande Mosquée, le prince Raymond alias Yourgov Romanès-Volkovitch au bras de son artistique épouse, tous deux en habit de grand apparat, suivis par leurs trois fils, les princes Irénée, Ignacio et Ismaël, l'air boudeur et contrarié, tout engoncés dans des habits folkloriques de la Taïga Occidentale, et derrière eux, venait, divine surprise, Ali accompagné de sa sœur cantatrice, de ses trois neveux et d'un éléphant d'Asie qu'il avait rencontré en Égypte, puis, lui aussi en grand habit, Patrick de La Gazette du cirque, la belle tigresse brune de Beyrouth et du bassin d'A, et enfin, last but non least, ne put s'empêcher de s'exclamer Ali, le clown Demetrios en personne qui n'était pas mort mais avait été repêché par des pirates amis des tigres. Et tous avançaient en procession, accompagnés de tigres vêtus de bleu, rose et jaune qui, portaient torches et flambeaux (la nuit était enfin tombée), et dansaient folkloriquement – une patte en avant, un pas chassé latéral, par couleur et en alternant, tout en criant oi, oi, oi  – chantant en chœur leur bonheur, la gloire de l'Empire et les louanges du Prince Tigrovich von Tigrovich et de son père, le noble Empereur de toutes les Taïgas Augustus von Tigrovich.

– Allons, dit l'Empereur,  il est temps à présent de reprendre la route vers notre contrée natale dont on me dit qu'elle se situe à l'est de la ville de D. (que j'ai au passage annexée à notre royaume et arrachée aux griffes du lion qui y faisait régner la terreur). J'y régnerai avec bienveillance et ferai régner la justice. Enfin, mes loyaux sujets, nous nous reposerons de nos malheurs dans la concorde, la paix et l'harmonie.
– Mais ? dit le Prince d'une petite voix.
– Mais ?  répondit son père et Empereur.
– Mais le cirque ?  osa Tigrovich, en tremblant.

Alors Augustus von Tigrovich, Empereur de toutes les Taïgas, fit un sourire (de tigre) qui illumina sa moustache et fit vibrer la petite houppe de poil qu'il portait, comme son noble fils, sur le front. Se penchant vers le Prince von Tigrovich, il lui dit dans le creux de son oreille dressée un secret que nul n'a jamais révélé. Et Tigrovich, à son tour, eut un sourire (de tigre).

Enfin, main dans la patte, allure balancée, souple et majestueuse, Augustus, Tigrovich et Emma, suivis par la caravane des tigres, entamèrent leur marche vers l'Orient. Plus jamais ils n'allèrent au cirque.

THE END
(indeed)

Sophie Rabau
Les aventures de Tigrovich