Allemagne-Irlande du Nord : dribbler à perdre la raison

Muller über alles

Oh Toi ! le prolétaire intact, gladiateur moderne
Qui remontes l’arène et évite le tacle
Si Tu savais comment des tribunes mon cœur
Palpite et tend vers Toi des ondes de bonheur.

Si Tu savais mes rêves quand je me fais ballon
Entre tes pieds, docile, sur ta cuisse d’Apollon
Mais Tu ne me vois pas qui grelotte d’espoir
Et jamais Tu ne lèves le regard de Ton match.

Thomas, Ô Toi si beau, Ton regard sur l’azur
Qu’as-tu fait d’Emmanuel et de la raison pure
Qu’as-tu fait d’Hölderlin et de Schopenhauer
Quand Tu rates le cadre d’un plat de pied rageur ?

Toi la plaie des défenses qui Te roules par terre
Toi le splendide accord d’une messe de Bach
Jalouse, je le suis, de tous Tes amis moches
Qui ne voient dans Tes courses qu’un ailier qui décroche.

Ah, je souffre, j’ai froid, à Te voir déchaîné
Cent fois sur le but, Te remettre à l’ouvrage
Aider les Irlandais, véritable naufrage,
En tirant dans les choux, plutôt que de planter.

Toi, Mein Gott Liebe, Toi l’espoir d’un peuple
Sous mes larmes qui ne cessent, je vais finir trempée
Mon héros, mon buteur, mon soleil de nacre
Mon lévrier mutant, Kaiser de la Mannschaft
De rage mon écharpe je jette sur la touche
Lacère mon maillot qui craque dans un souffle.

Alors, médusée, l’Irlande, cesse de jouer
80 000 bobs verts, me découvrent toute fière
Walkyrie sans frontières, ventre blanc, seins offerts,
À moi seule, sans Luther, je triomphe de l’Ulster.

Cathédrale mondiale, plus un souffle sur le Parc
L’Unique court encore, aveugle, hors d’haleine,
Qui s’applique, à dribbler, en manque d’oxygène,
Contourne la charnière, pénètre le sanctuaire,
Arme une frappe d’airain à coucher un gangster
Et sent venir en Lui, le trèfle piétiné,
L’inavouable vague du plaisir de marquer.

Las ! mon Thomelei, Toi mon bel hippocampe
Tu achèves Ta course victime de la crampe
Et glisses dans ma main pour enfin le comprendre :
La femme, sur terre, est l’avenir du foot.

Lorelei, perdue, trop loin de son rocher

Le papier, support de ce texte, a été retrouvé froissé, sur un banc solitaire, non loin du Parc des Princes. Il a été déposé par les services de la voirie au bureau des objets littéraires perdus de la ville de Paris.