Les conquêtes de l’espace

Aux origines mythiques de la peinture, on trouve généralement des histoires de figure humaine : selon Pline, la peinture aurait ainsi été inventée par une fille amoureuse qui eut l’idée de dessiner l’ombre du profil de son amant projetée sur un mur ; pour Alberti, l’inventeur de la peinture serait plutôt Narcisse, tombant amoureux du reflet où il se découvrait. Histoires de figures donc – de visages qui apparaissent et dont on veut fixer l’image – histoires d’amours impossibles aussi (l’amant, bien sûr, s’en va au loin, quant à Narcisse, il plonge…). Ceci, pour les origines mythiques.

Mais, si l’on en vient à la pratique, alors les commencements sont tout autres. Prenons ce même Alberti. Lorsqu’il entreprend d’expliquer au peintre les rudiments de son art, il n’est plus question de figure, il est question d’espace. Le peintre face à sa toile, ne doit pas songer aux visages qu’il souhaiterait y faire apparaître, non, il doit se préoccuper de placer ce point central qui sera le point de fuite et cette ligne qui marquera l’horizon et à partir d’eux, il doit tracer le plan quadrillé qui transformera la surface de sa toile en un espace illusoire : une perspective. La figure, elle, ne viendra qu’en second et détournera le regard du spectateur des complexes géométries qu’elle prendra pour décor. Mais il arrive que la figure ne vienne pas, que la scène demeure déserte et que l’espace ait alors tout loisir de déployer aux yeux ses artifices et les rigueurs de ses géométries.

Ces artifices et ces géométries qui servent à dire l’espace, deux artistes en ce moment exposées à la galerie de Roussan s’en emparent : Juliette Mogenet et Claire Trotignon.

À l’aide de détails prélevés dans des gravures du XVIIe dont elle fait collection, Claire Trotignon compose des espaces impossibles. Plongeons d’abord dans leur détail : on y discerne des végétaux – arbres et feuillages –, des éléments architecturaux – colonnes, blocs et autres parallélépipèdes –, un drapé, mais aussi des fragments qui ont perdu l’identité de la forme pour se résumer à des froissements de traits – hachures ou lignes qui pourraient tout autant être les veines d’un bois, les courbes de niveau d’une carte ou le dessin d’une empreinte digitale. On devine que Claire Trotignon joue des échelles, qu’elle juxtapose vues de loin et effets de loupe pour composer ces ensembles hétéroclites dans lesquels vient mordre le blanc de la feuille. Lacunaires, construites autour du vide et se laissant gagner par lui comme par une eau qui monte, les compositions de Claire Trotignon semblent des territoires à demi engloutis. Prenons maintenant du recul. À quelques pas de distance, on s’aperçoit que les éléments épars dessinent les contours de polygones à la géométrie rigoureuse et que ceux-ci ouvrent une profondeur illusoire dans la surface de la feuille, exactement comme le ferait une construction perspective. Or, là où la perspective vaut d’ordinaire par l’extrême logique de l’espace qu’elle instaure, Claire Trotignon joue en revanche d’indices contradictoires qui interdisent au spectateur de parvenir à une compréhension stable et fixée de cet espace. S’il y a une logique, elle est versatile, fugace et réversible. Légèreté suprême, dans Rock-A-Hoola 2, Claire Trotignon a dessiné au trait une grille perspective qui glisse entre les fragments de gravures. Cette grille est renversée pied par-dessus tête et, au lieu de figer un plan au sol, c’est du ciel dont elle s’empare.

Claire Trotignon, Rock-A-Hoola (exposition à la galerie de Roussan)
“Rock-A-Hoola”
Claire Trotignon, Rock-A-Hoola 2 (exposition à la galerie de Roussan)
“Rock-A-Hoola 2”

Des grilles perspectives, on en retrouve dans les photographies de Juliette Mogenet. Là encore, elles sont exhibées pour être détournées. Par collages, découpages, superpositions et évidements, Juliette Mogenet dissout la cohésion des pavements qu’elle compose, elle crée des images comme on tend des pièges. Ce qui était plan se révèle oblique, ce qui semblait opaque apparaît translucide, ce qui était continu, soudain, se fracture et s’ouvre. Elle travaille les surfaces (celles de la photographie, du verre, du plexiglas, du papier…) pour les rendre trompeuses. Le travail qu’elle a récemment exposé à la Graineterie, sous le titre Faire Surface était sans doute plus fort encore que les Variations ici exposées. Plutôt qu’accrochées au mur, elles étaient suspendues, tranchant l’espace et jouant comme des écrans paradoxaux. Juliette Mogenet inaugurait alors la possibilité d’une surface sans fond.

Juliette Mogenet, “Faire surface”, incisions et arrachages sur photographie imprimée sur plexiglas, 100x70cm - exposition à la Graineterie, Centre d'art de la ville de Houilles, 2015
Juliette Mogenet, “Faire surface” (2015)

Bien entendu, il n’est jamais question de figures, ni chez Juliette Mogenet, ni chez Claire Trotignon. D’ailleurs, tant qu’on y pense, relevons un détail : ce titre étrange, Rock-A-Hoola, que Claire Trotignon a donné à la série qu’elle présente. Que peut donc signifier ce titre, qui semble d’avantage convenir à une chanson de Gene Vincent qu’à un travail réalisé à partir de gravures du XVIIe ? Une recherche rapide nous lance sur une piste. Rock-A-Hoola fut l’un des noms d’un parc d’attractions aquatiques, inauguré en 1962 au sud de la Californie, en plein désert des Mojaves. Après une histoire à rebondissements et malgré son slogan (“The Fun Spot of the Desert”), le Rock-A-Hoola Waterpark finit par fermer ses portes. Il est aujourd’hui à l’abandon, désert architectural dans un désert de sable. Depuis plusieurs années, l’espace du parc livré à lui-même mute et se transforme. Mais nous aurions sûrement tort de n’y voir que des ruines, de ne voir que l’image d’un passé, là où se joue, mais selon d’autres codes, un présent véritable. Libéré des figures, l’espace y reprend ses droits, et impose des logiques qui ne peuvent que nous échapper.

Nina Leger

Les travaux de Juliette Mogenet et Claire Trotignon sont présentés avec celui du photographe Lukas Hoffmann dans l’exposition Variations sur Horizon, Galerie De Roussan, 47, rue Chapon, 75003 (jusqu’au 27 février). Ouvert du mardi au samedi, de 11h à 19h.

Juliette Mogenet est également présente dans l’exposition Et quelque(s) espacement(s) à la Galerie Mélanie Rio, 56 rue de la Fontaine au Roi, 75011. Réalisée sur une proposition de Quentin Lefranc, Lucie Le Bouder et Émilie Duserre, l’exposition s’empare justement de cette question de l’espace pour le penser, cette fois-ci, à l’échelle de l’exposition : comment faire espace dans l’espace ? comment faire d’une exposition un système spatial continu et non une addition d’objets distincts ? Telles sont les questions dont s’emparent ces artistes exigeants. À voir jusqu’au 23 février.

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