#JWIITMTESDSA?

Machines à voir : un rendez-vous mensuel où les artistes ont recours à la poétique et aux ressources techniques de l’image au format vidéo, version française des Máquinas de visión de la revue Campo de Relámpagos.

 

Just what is it that makes today´s exhibitions so different, so appealing?

Cristina Garrido, 2015

 

#JWIITMTESDSA? est un projet de Cristina Garrido composé d’une installation et d’un ensemble de pièces bidimensionnelles, qui fait ouvertement référence à un classique de Richard Hamilton, Just what is it that makes today’s homes so different, so appealing? (1956), un collage composé cette fois d’un ensemble d’objets tridimensionnels. Hamilton a su y articuler une scène idéalisée de l’espace domestique d’après-guerre à partir de fragments — des images tirées de différents supports imprimés – intimement liés à la nouvelle culture de grande consommation, qui commençait alors à germer.

Cristina Garrido s’engage dans une opération similaire, mais dans un cadre différent : celui de l’art contemporain. Le titre du projet s’ouvre sur un hashtag et se réduit aux premières lettres de chaque mot [lol], marquant ainsi la distance qui la sépare de la création de 1956 : l’actualisation porte sur une recherche désormais liée à la circulation massive des images. 

Pour mener à bien ce projet, Garrido a passé en revue plusieurs sites spécialisés dans l’art contemporain et qui, depuis quelques années, ont atteint un seuil de popularité significatif (Contemporary Art Daily, par exemple). Elle a répertorié une série d’éléments récurrents sur les photos des expositions qui chaque jour y sont publiées. On trouve parmi ces éléments des plantes, des ventilateurs, des pierres, des drapeaux, des bouteilles. 21 catégories en tout, pour articuler une installation qui, comme le collage de Hamilton, compose une image cohérente et unifiée ; l’idéalisation, en quelque sorte, d’une exposition d’art contemporain à échelle globale. La scène pourrait renvoyer à une somme infinie d’expositions dont on a l’impression de les avoir déjà vues, à travers de multiples photographies constamment publiées sur Internet. 

L’installation est accompagnée d’une vidéo montrant les images des archives numériques compilées par Garrido tout au long de cette recherche. La bande-son correspond aux commentaires formulés par trente-six individus anonymes (artistes, curateurs, critiques, directeurs de galeries, collectionneurs) en réponse à un questionnaire élaboré par l’artiste et portant sur les catégories récurrentes qu’elle avait préalablement repérées. 

Dans #JWIITMTESDSA?, Garrido ne se contente pas d’identifier des éléments récurrents dans les expositions d’art contemporain, elle liste également certains gestes ou mises en scène, comme ces Objets posés contre un mur, Objets éparpillés à même le sol ou ces Tissus directement accrochés au mur. Ces façons de monter une exposition, qui par moments conduisent à se demander si elles sont le fait de l’artiste ou du curateur, sont présentes dans plusieurs pièces de ce projet, à la manière de memes. Il s’agit de 17 impressions mettant en évidence la récurrence des mêmes stratégies de display dans un nombre considérable d’expositions, de part et d’autre de la planète.

À travers les objets qui donnent forme à l’installation, le projet de Garrido – comme l’avait fait Hamilton en son temps, avec d’autres images et sous forme de collage – montre à quel point la circulation des images à échelle globale à l’ère d’Internet est susceptible de créer une culture, des perceptions, des habitudes, des formules visuelles propres à tel ou tel moment historique. Sa recherche souligne la présence d’une culture visuelle à l’œuvre dans nombre d’expositions d’art contemporain. Une arène influencée et plus que jamais déterminée par une circulation frénétique des images, sur les réseaux sociaux ou les sites spécialisés.

Daniel Garza-Usabiaga
Machines à voir

 * La version originale de ce texte a été publiée le 2 mai 2016 dans la section Máquinas de visión de la revue en ligne Campo de Relámpagos.