Cul en ligne ? Pour les questions, j’ai Nantes

“Courrier du corps” : la mise en scène de soi caractérise le monde 2.0. où chacun est tour à tour corps montré et corps montrant. Que nous disent ces nouvelles représentations de l’usage que nous faisons de nous-mêmes ?

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I saw you on Tinder” (Trastevere, 2014). Crédit image : Denis BocquetCreative Commons Attribution 2.0 Generic | Flickr

Les deux usages majoritaires du net consistant à montrer ses fesses et à télécharger des séries, on n’est jamais à court de sujet pour cette chronique. C’est plutôt le contraire, le corps est partout. Ainsi hésitait-on cette semaine entre les photos de chatons adoptés par des hiboux, des chiens ou des marmottes (on aurait écrit un truc sur la position foetale, la caresse et la toxoplasmose) et quelques clips vidéos récents où la musique sonne sonne sonne (Jamie XX, Club Cheval, Battles ou Floating Points). Mais il était tellement question de danse et d’équilibre dans ces derniers qu’on s’est dit que Marie-Christine Vernay était mieux placée pour en parler.

On ouvre donc Facebook pour trouver n’importe quelle vidéo et là, miracle, dimanche soir, un chercheur de l’Université de Nantes, Fred Pailler, a posté un questionnaire en ligne pour “comprendre les usages amoureux et sexuels du web 2.0” dans le cadre de sa thèse. Soit, en gros, comment on se sert des sites de cul, de rencontre, des apps géolocalisées, de son image, de celle des autres, et si on raconte ça à nos amis ou nos parents, etc.

Comme le questionnaire propose des réponses pré-établies à cocher, il soulève forcément aussi d’autres questionnements, sur soi, autrui, la vie en général. Surtout que dès qu’on parle sexe, chacun imagine apparemment que sa manière de baiser est la seule possible sur Terre sinon la meilleure – raison pour laquelle quand ça ne fonctionne pas au lit entre deux êtres, chacun croit que c’est à cause de l’autre. Tentons de répondre honnêtement à quelques-unes de ces questions gênantes, sorties, en outre, de leur contexte.

“Durant les 12 derniers mois, vous avez eu des rapports sexuels…”

– Euh oui. Pas beaucoup quand même. Enfin, sûrement moins que mes amis. En tous cas moins que la plupart des gens sur Facebook qui ont une vie trépidante. Et puis je ne sais pas si c’était des rapports. Si ça mettait en rapport, comme dit l’autre. J’ai aussi du mal avec les réponses proposées. Par exemple il y en a qui mentionnent “dans le cadre d’une relation affective” et d’autres “avec des partenaires”. Est-ce que dans ce second cas, il n’y a pas d’affectif  ? Par exemple, si on couche une seule fois avec quelqu’un pour qui on a une tendresse momentanée, est-ce qu’on doit cocher “dans le cadre d’une relation affective plutôt instable avec un.e seul.e partenaire sans cohabitation” ? Mais si c’est une de mes colocataires ? Et puis une seule fois, c’est une relation ou pas ? Peut-être, dans le cas de ma colocataire, je devrais cocher “avec des partenaires que je vois en groupe” puisqu’on est plusieurs dans l’appartement. Et un animal, c’est un partenaire ? Il peut y avoir une relation affective avec un chien ? Bon, de toutes façons, la réponse n’est pas proposée.

“Durant les 12 derniers mois, vous avez eu recours à des pratiques auto-sexuelles (masturbation, fantasmes, excitation, etc., dont vous êtes l’auteur.e principal.e) :”

– Déjà, penser que je suis auteur parce que j’ai des fantasmes me fait plaisir. La politique des auteurs, j’aime ça. Une nouvelle vague de fantasmes, on vote pour. Mais c’est quand même compliqué, parce que dans le cas de l’excitation, je risque toujours de ne pas être l’auteur.e principal.e. Est-on l’auteur de quelque chose qu’il n’est pas en notre pouvoir d’empêcher ? Et si c’est en famille que naissent les névroses, dois-je finalement penser que, dans les films que je me fais pour me pignoler, ma mère est donc nécessairement la co-auteur.e ?

“Durant les 12 derniers mois, les sites que vous venez de lister vous ont-ils permis de…”

– Me trouver nul, moche, débile et, en gros, imbaisable. C’est-à-dire indésirable, en tous les sens du terme, d’ailleurs, je m’étais acheté une tente sous la Cité de la Mode parce qu’on ne voulait pas non plus de moi sur le pont supérieur. A force de voir tous ces corps parfaits sur les sites de rencontre et de lire des phrases du genre “il vaut mieux rater un baiser que baiser un raté”, j’ai perdu toute estime de myself et je me suis mis à manger du gras sucré à tous les repas. Je ne sais pas quelle réponse cocher. “Oublier vos soucis quotidiens” ne me semble pas exactement approprié. Peut-être “vivre une passion intense”, si l’on considère que la dépression est une passion au sens littéral ?

“Auprès de quelles personnes vous sentez-vous à l’aise pour parler de votre vie affective et/ou sexuelle (vos désirs, vos pratiques, etc.) ?”

– Apparemment, auprès des lecteurs anonymes d’un journal. Je dois donc croire que les désirs et les pratiques, tout en étant intimes, n’ont rien de personnel et que nous sommes tous cousus dans le même sac de poils.

“Accepteriez-vous de rencontrer une personne qui recherche une relation affective dénuée de rapports sexuels ?”

– Vous voulez dire qui recherche de l’amitié ? Par exemple, il y a de l’affection entre deux hommes sans sexe, les Américains appellent ça de la bromance… Oui, bien sûr, enfin sauf si c’est un.e hystérique pour qui la recherche d’affection tient lieu de relation.

“Avez-vous déjà utilisé internet dans le but d’échanger des prestations sexuelles contre de l’argent, un service ou des biens de consommation ?”

– L’IP de votre réponse sera redirigée automatiquement vers le ministère de l’Intérieur, merci. Sinon, est-ce que le mariage rentre dans ce cadre (échange d’argent, de services et de biens de consommation contre des prestations sexuelles) ?

Bon, c’est vraiment dur ce questionnaire, hein, mais je me suis bien amusé à y répondre, alors toi aussi viendez-y (bis repetita placent). Et merci Fred Pailler !

Éric Loret
Courrier du corps

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