Des chiffres qui font peur

“Le Nombre imaginaire” ou les mathématiques comme terrain de jeu où l’imagination seule fixe les limites.

Un chiffre circule beaucoup en ce moment : 74%. C’est l’accroissement relatif, en un an, du nombre d’actes antisémites recensés par le ministère de l’Intérieur. On sait l’encre qu’il a fait couler ces dernières semaines, l’activité institutionnelle qu’il a engendrée, mais aussi les conversations passionnées, parfois même paniquées, qu’il a provoquées. Pensez, le nombre de menaces, d’atteintes aux biens, d’agressions antisémites qui double presque en un an ! Encore ne parle-t-on que des actes graves ayant donné lieu à plainte ou poursuites ; la bêtise et la méchanceté ordinaires n’y sont pas comptabilisées. 

Pourtant, comme nous allons le voir, ce n’est pas vraiment ce chiffre-là qui devrait nous marquer : c’en sont d’autres, moins visibles et moins spectaculaires, mais qui reflètent une réalité peu reluisante dans laquelle nous vivons sans trop vouloir la regarder en face.

Regardons tout d’abord plus en détail ce qui se passe. Le ministère de l’Intérieur communique depuis 1998 au moins le nombre d’actes antisémites enregistrés chaque année, comme d’autres actes de haine – racistes, homophobes, antimusulmans, antichrétiens. Ce ne sont que ceux, bien sûr, dont il a connaissance via le dépôt d’une plainte ; cette liste nauséabonde ne prend pas en compte l’injure lancée au coin d’une rue ou au détour d’un commentaire sur Facebook.

Ce qui frappe en premier lieu dans l’historique de cette mesure, c’est son extrême variabilité au cours du temps. La variation de 74% entre 2017 et 2018 qui fait couler tant d’encre est en fait très loin d’être exceptionnelle. Ainsi, le nombre d’actes antisémites a bondi de 800% (!) entre 1999 et 2000, puis de 300% entre 20001 et 2002 ; il a encore plus que doublé entre 2008 et 2009, puis entre 2013 et 2014. À l’inverse, il avait chuté de 70% entre 2000 et 2001, de moitié entre 2004 et 2005, ou encore de 58% entre 2015 et 2016.

On pourrait s’alarmer de ce que les chiffres de croissance – 800%, 300%, etc. – paraissent bien plus élevés que ceux de décrue (70%, 50%, etc.). Mais ceci est dû au fait qu’une décroissance relative est toujours plus faible que la croissance qu’elle compense. Si l’indicateur double, il augmente de 100%, mais s’il revient ensuite à son niveau initial, il ne chutera que de 50% ; une décrue de 70% fait plus que compenser une hausse antérieure de 200%. Voilà encore un effet néfaste des pourcentages. En vérité, depuis l’explosion de 2000, les hausses et baisses brutales se compensent peu ou prou, et le nombre d’actes antisémites en 2018 (541) est proche de sa moyenne historique (528).

On peut caractériser une telle suite de nombres par une grandeur appelée écart-type, qui évalue la distance typique d’une mesure à la moyenne, et caractérise donc la dispersion des valeurs autour de cette moyenne. Dans notre cas, l’écart-type – la distance typique d’une mesure annuelle par rapport à la moyenne – est de 253, ce qui est énorme.

Comment expliquer une telle variabilité ? Ce n’est pas évident, et le criminologue ou le sociologue sont peut-être mieux armés que le statisticien pour répondre à cette question. On peut bien sûr soupçonner une corrélation avec l‘actualité internationale ; l’explosion des chiffres en 2000, qui donna au phénomène une ampleur nouvelle, paraît liée au début de la deuxième intifada. Cependant, l’année 2015 de sinistre mémoire a connu une timide baisse. L’actualité n’explique pas tout.

On peut hasarder un embryon de modèle. Imaginons qu’un nombre à peu près constant d’abrutis criminels soit susceptible de commettre un acte antisémite avec une certaine probabilité chaque année ; disons 10 000 personnes, chacune susceptible de céder à ses penchants mortifères une fois tous les vingt ans. Cela nous donnerait une moyenne observée de 500 actes par an. Cependant, cette petite frange de population serait bien entendu à l’écoute de tels actes, et chacun serait encouragé à surmonter sa lâcheté et à passer à l’acte dès qu’une masse critique de salopards l’auraient fait avant lui. Or, avec une population suffisamment faible, il est inévitable que se produisent des fluctuations aléatoires relativement importantes, qui seraient immédiatement amplifiées par ce phénomène d’entraînement, et pourraient donner la variabilité que l’on observe.

Qu’un mécanisme de ce genre soit à l’œuvre ou non, il reste en tout cas que ce chiffre de 74% n’est pas en soi plus significatif d’une augmentation de fond de la tendance antisémite que la décrue massive de 2001 ne caractérisait une résorption spontanée du cloaque. Il reste compatible avec l’hypothèse qu’un groupe peu ou prou constant de salauds se focalise sur les juifs, mais ne garantit en rien non plus que cette hypothèse soit correcte. Il nous faudrait d’autres éléments.

Avant d’y venir, et afin de mieux comprendre l’ampleur du phénomène, considérons la prévalence de ces actes rapportée à la population qui en est victime. La communauté juive en France est estimée entre 460 000 et 600 000 personnes ; cela signifie qu’en 2018, un Français juif avait au moins une chance sur 1000 d’être exposé à un acte antisémite sérieux. Si l’on s’en tient aux violences physiques (hors menaces et atteintes aux biens), la probabilité est de 1 sur 4000, mais en augmentation régulière. C’est, parmi celles qui sont suivies spécifiquement par le ministère de l’Intérieur, la communauté la plus menacée, devant la communauté LGBT (une personne concernée sur 5000 y était exposée à un acte de haine sérieux en 2016). Un musulman a 50 fois moins de chance qu’un juif d’être confronté à un acte de haine. Notons au passage que les chiffres concernant les Roms – une communauté très rejetée dans ce pays – sont inconnus de votre chroniqueur (leur population, elle-même, est sujette à question puisque les estimations vont de 20 000 à 350 000 personnes selon les sources !)

Bien sûr, il convient aussi de lire ces statistiques à la lumière de celles concernant la criminalité générale. Un nombre ahurissant apparaît à la lecture de ces dernières : en 2016, autour d’un million de personnes de plus de 14 ans, soit un français sur 66, déclare avoir été victime de violence physiques (même si assez peu portent plainte) ! Pour qui n’est pas familier du domaine, comme c’est mon cas, voilà qui est tout bonnement incroyable. Qui plus est, les femmes sont très fortement sur-représentées parmi les victimes ; elles subissent par exemple 85% des violences intrafamiliales ou conjugales. Entre les âges de 22 et 31 ans, en France, une femme a chaque année presque une chance sur cent d’être enregistrée par les forces de l’ordre comme victime de coups et blessures (sans parler, bien sûr, de celles qui ne portent pas plainte). De ce fait, une jeune femme juive court quarante fois plus de risques d’être physiquement agressée en raison de son sexe qu’en raison de son appartenance.

Faut-il s’indigner ? Oh que oui, et ce d’autant plus que la part des violences effectives dans les actes antisémites est en augmentation régulière. Faut-il pour autant avoir peur ? Pas vraiment plus que l’année dernière, pas vraiment plus que la population générale. Pourtant la peur est bien là, palpable et très spécifique. Pourquoi ? Elle peut s’expliquer en partie, et c’est souvent l’objet de cette chronique, par l’effet pervers de la présentation des pourcentages : grandes variations d’une faible quantité, hausse perçue plus forte que baisse, oubli des nombres bruts, manque de mise en contexte dans la présentation médiatique. S’y ajoute un phénomène bien connu de biais cognitif : nous, êtres humains, avons tous tendance à surestimer la probabilité des événements rares et médiatisés, et à sous-estimer la probabilité des événements plus fréquents et moins souvent mis en lumière. C’est pourquoi nous jouons au loto sans pour autant arrêter de fumer, et que nous avons peur de prendre l’avion sans hésiter à conduire notre voiture. Ainsi, quoi que nous puissions penser, nos peurs sont souvent subjectives.

Ce qui peut être objectif et absolu, en revanche, c’est notre refus de la haine et de la violence ordinaire si vite banalisée envers les faibles comme envers les objets de fantasmes imbéciles. Même sans parler des raisons historiques évidentes, nous attachons d’instinct une singularité à l’antisémitisme, à l’homophobie, au racisme, au sexisme. C’est que le crime de haine présente une caractéristique qualitative qui fait frémir en dehors de toute statistique : la déshumanisation de la victime, laquelle n’existe plus en soi mais seulement en tant que membre réel ou supposé d’une communauté. Cette déshumanisation évoque tout ce qu’il y a de pire dans notre espèce ; les massacres, les génocides, les pogroms ont toujours eu en commun de gommer l’individu avant même que la violence s’exerce sur le groupe.

C’est pourquoi nous devons nous munir d’outils spécifiques pour mesurer, anticiper, prévenir, punir le crime de haine. Mais, comme nous venons de le voir, l’évolution assez chaotique des statistiques concernant ces actes ne suffit pas, à elle seule, pour évaluer le niveau de danger auquel nous sommes confrontés ou son évolution. Il convient sans doute d’isoler dans ces statistiques les violences effectives, dont la part est en augmentation ; mais le nombre d’actes restant faible, il sera toujours sujet à des fluctuations statistiques qui en rendent l’interprétation difficile. Un indicateur peut-être plus pertinent à long terme est l’indice de tolérance calculé par la Commission nationale consultative des droits de l’Homme, dont les rapports pour 2016 et 2017 sont riches d’enseignements. 88% de nos concitoyens, y apprend-on par exemple, considèrent que les Français juifs sont des Français comme les autres, et ce chiffre est en progrès. Le fait que 12% des Français soient encore en désaccord a tout de même de quoi faire frémir, ainsi que le rejet toujours massif des Roms et encore présent des musulmans.

En tout état de cause, ce dont nous avons besoin, au lieu d’une peur quantitative, subjective, ponctuelle, c’est d’un rejet qualitatif, serein, éclairé et absolu du crime de haine ; un rejet porté non par des chiffres spectaculaires mais par une compréhension de fond, nourrissant une vision commune de ce qui peut nous faire basculer vers le mal  absolu, de ce qui au contraire nous rend dignes de prétendre à la civilisation ; un rejet, un dégoût qui doit, dans une société saine, être ressenti par tous, transcendé en vigilance, en empathie, en refus de l’inacceptable.

Yannick Cras
Le nombre imaginaire