Moi, ce que j’aime, c’est les monstres pour Angela Merkel

Des ordonnances littéraires destinées à des patients choisis en toute liberté et qui n’ont en commun que le fait de n’avoir rien demandé.

« Bonne rentrée ! ». La saison est ouverte. Comme on dirait « Bon enterrement ! », « Bonne déclaration d’impôts sourciers » ou « Bonne gastro ! ».

Très facilement adaptable au rythme estival « apéro-dodo-apéro », je ne regagnai le service que très moyennement empressée et décidai, une fois arrivée, de commencer doucement la journée en feuilletant la Gazette de la Clinique, toujours riche en informations complètement superfétatoires, ce que nous n’osions néanmoins dire à la direction qui la commettait hebdomadairement – pendant qu’ils font ça, ils ne font pas autre chose. Je restai interpelée par l’horoscope rédigé par le Dr P., qui avait omis d’aborder la question de la santé – elle n’est pas bonne, celle-là, pour une praticienne médicale, d’autant que je connaissais la grande valeur des méthodes thérapeutiques révolutionnaires de ma consœur. Je me mis donc en quête du Dr R. afin de confraternellement nous gausser de notre collègue qui avait visiblement décidé de faire une rentrée encore plus tardive que la nôtre. En ouvrant la porte de son bureau, je fus éblouie par les reflets éclatants du soleil de septembre sur un bureau blanc immaculé et des armoires à médicaments livresques impeccablement lustrées et parfaitement en ordre. Le Dr R. trônait au milieu de la pièce, pas peu fière d’elle, et je n’osai lui dire que je songeais sérieusement à l’interner d’urgence pour cause de crise de ménagite aigüe. Je trouvai plus raisonnable de rejoindre mon bureau, c’est-à-dire la cafétéria, pour y poursuivre mes instructives lectures. Marcel m’y attendait, accompagné d’une patiente qui le laissait perplexe. « Elle s’exprime d’une manière extrêmement étrange », me dit-il, « je crains un AVC ». En fait, elle parlait allemand. Marcel est parti. En courant.

Je suivais cette patiente depuis 2015. Dans une zone à risques, elle essayait depuis cette époque de se prémunir d’une maladie mortelle que l’on croit souvent, à tort, éradiquée : la peste brune. L’incubation avait duré longtemps autour d’elle, dans un environnement qui, après avoir longtemps été la source du mal, cherchait (et était parvenu, du moins le croyait-on) à s’en prémunir. Mais, fin août, le climat était redevenu propice à l’infection. Un homme tué, là-bas à l’est. Parmi les suspects, il en était deux que chez notre patiente on appelle des flüchtlinge – à prononcer flu-ch en formant un « i » et en soufflant entre vos dents… voilà, très bien, puis : tli-ngueuh. Des manifestations qui dégénèrent en lynchages, des contre-manifestations puis les désastreuses prises de parole publiques, symptômes malheureusement annonciateurs d’un mauvais pronostic. Celle du très bavarois chef de l’Intérieur qui jugea (et, pis, trouva utile de partager son jugement) que « l’immigration est la mère de tous les problèmes » et n’hésita pas à manifester sa sympathie aux contaminés et leurs accès de violence. Mentionnons également les déclarations de celui qui regardait des vidéos pourtant explicites sans jamais y trouver de preuves de la moindre « chasse aux étrangers ». Des chasses aux étrangers ? Chez nous ? Soyons sérieux ! Ah, attendez, en fait, en les re-regardant, si, peut-être, vaguement. On voit quelque chose. Ou pas. Elles sont authentiques, ces vidéos, d’ailleurs ? On s’étonna à peine que l’auteur de tous ces atermoiements et questions cruciales ne fût pas un journaliste stagiaire d’un obscur média internétique, mais le patron de l’Office fédéral de la protection de la constitution, l’équivalent de l’autre côté du Rhin de notre DGSI. Là-bas, ils appelaient ça le Verfassungsschutz (à prononcer ferfassoungs-shoots). Et justement, Schutz, c’est l’un des très ambivalents principes actifs de notre prescription de la semaine à laquelle, espérons-le, notre patiente réagira positivement.

Emil Ferris, “Moi, ce que j'aime, c'est les monstres”, Monsieur Toussaint Louverture, 2018Schutz est en effet l’un des nombreux personnages qui traversent le chef-d’œuvre thérapeutique d’Emil Ferris, Moi, ce que j’aime c’est les monstres (Monsieur Toussaint Louverture, 2018). La notice est claire : « Cette œuvre magnifique mesure 204 mm de large sur 267 de haut et compte 416 pages. Elle est le résultat d’une expérience de laboratoire composée de 42% de mystère, 18% de fiction historique, 6% de romance, 21% de souvenirs, 5% de réalisme urbain, 6% de critique sociale mordante, 10% d’humour et de 3% de thriller surnaturel » (les Maths-Sup/Maths-Spé parmi les lecteurs ne sont pas obligés de commenter).

Notre patiente y suivra Karen, jeune fille de Chicago à la fin des années 1960, passionnée de montres et autres créatures d’ordinaire mal aimées comme les zombies qui, « à être ni vivants ni morts [n’ont] pas d’estime de soi ». Elle-même se voit en loup-garou et va mener une enquête pour résoudre un meurtre commis dans son voisinage immédiat, derrière lequel semblent se cacher de très lourds secrets, comme un diable tapis à l’arrière-plan d’un tableau de maître. Dans son cahier de notes, Karen évoque J.F. Kennedy, M.L. King et la guerre du Vietnam, erre dans le Uptown de Chicago parmi les laissés pour compte et se voit transportée, brutalement, dans le Berlin des années 1930. Elle se retrouve confrontée à un monde de réalités qu’elle ne cesse de questionner et dont elle se demande : « Si on pouvait le voir avec un œil de verre, aurait-il l’air plus fragile ? ». Surtout, elle renverse tous les paradigmes, ceux des vertueux, et ceux des monstrueux. Un autre personnage condamne ainsi la haine des prostituées, qui est en fait « la haine de soi. Notre société hait ceux qui nous acceptent sans réserve, nous, nos corps, nos désirs secrets, c’est ce que ces dames ont appris… à accepter ce que les autres dédaignent ».

C’est là le principal intérêt thérapeutique dans le cas de notre germaine patiente. Qui n’avait certes jamais ressemblé à ces hippies que Karen dessine en couleurs et qui répètent sans cesse le mot « paix », « comme si un seul mot pouvait arrêter la guerre ». Mais qui avait elle aussi décidé d’accepter ceux dont les autres ne voulaient pas, par centaines de milliers, un jour de septembre 2015. Le graphisme glacé et glaçant de l’Allemagne du passé devrait également lui permettre de maintenir actives ces défenses humanitaires contre le déferlement raciste et xénophobe qui gagne du terrain.

Je choisis, engageant là ma responsabilité, de ne pas prévenir la patiente du risque hautement addictif de la pharmacopée. Dans ce cas précis, comme le disait mon aïeule, mieux vaut trop que pas assez. Après l’avoir raccompagnée vers la sortie, un frisson me parcourut l’échine. Elle était donc, rigide, inflexible, le dernier chantre des sommets face à cette peste brune. Peut-être devrais-je retourner à plein temps à la recherche, pour le trouver, enfin, ce vaccin contre « le passé qui ne passe pas ».

Pas de doute, la rentrée, elle, était bien là.

Katell Brestic
Ordonnances littéraires