Daniel

Accrocher sur un mur des photographies peut s’apparenter au geste de l’entomologiste disposant les boîtes contenant les merveilles qu’il a rassemblées. Murs, murmures d’histoires, rencontres, filiation, autant de tentatives de parler de la photographie pour la photographie.

Tu ne t’appelles certainement pas Daniel, toi le marchand de balais de Mendoza. Daniel c’est ton photographe, que j’ai rencontré chez Agathe Gaillard, l’amie qui tenait la première galerie réservée à la photographie, ouverte à Paris en 1975. Il y a des rencontres qui vous marquent, qui vous laissent l’impression d’avoir approché un « grand photographe ». Quand Daniel Barraco m’a montré ses photos, j’ai aussitôt pensé que son marchand de balais ferait bon voisinage avec le Dr Quinke, notaire à Cologne, photographié en 1924 par August Sander. Ce tirage réalisé par Gunther, un des fils de Sander est celui que j’avais choisi d’acheter à Agathe en 1976, « mon » premier tirage ! Ce n’est pas une affection particulière que je voue à la profession notariale, mais, comme pour la photo de Daniel, la perfection du tirage a orienté mon choix. Et ce notaire, son perron et son dobermann m’évoquaient une Allemagne que je connaissais. Daniel n’a pas, comme Sander, entrepris un « inventaire » de toutes les classes sociales argentines, mais son marchand de balais m’est apparu digne d’association.

Agathe avait rencontré Daniel Barraco à Buenos Aires lors d’une exposition d’André Kertész qu’elle y avait organisée. À son arrivée à Paris, en 1985, elle lui a proposé une exposition partagée avec un photographe russe récemment arrivé, lui aussi, à Paris : Gueorgui Pinkhassov, maintenant membre de l’agence Magnum. Daniel était heureux que je lui achète son superbe tirage du marchand de balais, la vie à Paris n’étant pas des plus aisées pour un migrant fraîchement débarqué.

Daniel Barraco est né le 23 janvier 1956 à Mendoza, en Argentine. Après des études à l’école supérieure des beaux-arts de Mendoza, il choisit la photographie. Le dessin et l’écriture restent alors un peu en arrière plan de son expression, en réserve assurément. Le premier travail important, qu’il montre en arrivant à Paris, il l’a baptisé Le truc de perdre l’enfance. Ces photos m’impressionnent.

Le truc de perdre l’enfance, c’est quatre ans de travail, en suivant une famille très pauvre de Mendoza, les Arriola, quinze personnes dont les plus petits, quatre enfants de six à neuf ans, avaient monté un petit spectacle de cirque dans les rues piétonnes. Trois soirs par semaine, un défi à l’imagination pour tenter d’apporter un peu d’argent et nourrir toute la famille. Assistés d’un perroquet, d’une souris, d’un petit chien, parfois d’un pigeon, les enfants avec un sens artistique impressionnant, tentent de fixer l’attention des passants. Les mères, les frères plus âgés doivent veiller à la sécurité des enfants, protéger le peu d’argent récupéré, ne pas se faire dépouiller de ce très peu. On comprend aussi que la misère entraîne les familles à faire travailler les enfants, plus aptes à attirer la compassion des passants.

Enfant de Mendoza. Photographie de Daniel Barraco

Le truc d’arriver à Paris, d’apprendre le français tout en cherchant les moyens de survie, les moyens de poursuivre son œuvre, n’est pas des plus simples. Photographe reconnu en Argentine, Daniel a dû forcer pas mal de portes pour trouver les commandes qu’il méritait. Un passage dans un laboratoire parisien connu à tirer les photographies des autres – photographes connus comme ceux de l’agence Magnum ou d’autres moins célèbres – permet à Daniel de mieux connaître les débouchés professionnels. Son travail lui ouvre des portes et pendant plusieurs années Daniel réalise des commandes pour plusieurs journaux et magazines, des portraits pour Le Monde, des photos dans Libé. La dureté de la vie parisienne, le quotidien avare de rencontres, la solitude ont raison du courage de Daniel à qui vient la tentation de rentrer au pays.

Daniel Barraco retourne vivre à Mendoza dans les années 2000. En 2015, il m’envoie une carte postale dans laquelle il regrette le temps qui a passé, tant d’années, au point qu’il a la sensation d’écrire à un fantôme. Heureusement notre correspondance a repris, Daniel me parle de son épouse, de ses deux filles, de ce bonheur face à une situation si difficile pour la création. Après plusieurs échanges Daniel m’annonçait la préparation puis la parution de son livre Circo Santana. C’est la valise d’amis voyageurs argentins qui a apporté quelques exemplaires aux souscripteurs parisiens. Un très beau travail sur un petit cirque qui pourrait nous amener à penser que les enfants Arriola, devenus grands ont fait profession.

La situation politique en Argentine, le gouvernement de Mauricio Macri sous perfusion de 50 milliards du FMI, une grève générale d’une ampleur sans précédent conséquence d’une rigueur insupportable pour la population sont autant de difficultés pour continuer le métier de photographe. Daniel s’est remis à dessiner et surtout à écrire. Il plaisante sur mon incapacité à lire les subtilités de la langue espagnole pour m’annoncer la parution prochaine de son livre La camisa roja. Il pensait pouvoir faire imprimer le corps du livre, trente-neuf textes et treize illustrations ce mois de juin. La reliure attendra des jours meilleurs.

En effet, Daniel s’est mis à l’édition. Vu de Paris, j’admire son dynamisme optimiste et son courage, sans doute propre au tempérament argentin qui tranche avec notre léthargie culturelle laissant de côté « Ce qui n’a pas de prix », comme le dit Annie Le Brun dans son dernier livre. Paradoxe de la marchandisation de la culture, de l’art, éditer un livre de photographie relève de l’exploit. Faire venir un livre d’Argentine sans miser sur la complaisance de voyageurs cédant une petite place dans leur valise à trois ou quatre volumes s’avère difficile. Et proposer à un libraire, même un ami en l’occurrence, le livreCirco Santana, c’est s’exposer à la proposition gênée d’en accepter un exemplaire, pour « faire un geste »…

Daniel me dit que l’enseignement lui permet d’améliorer un peu l’ordinaire. Il laisse entendre que ce n’est pas satisfaisant dans cette période où le travail de photographe se fait si difficile. Pour faire imprimer ses livres, il n’hésite pas à traverser la Cordillère des Andes pour se rendre à Santiago. Un voyage en car qui doit être bien éprouvant !

Toute photographie n’a pas vocation à tenir le mur. Le « Daniel » de Barraco, marchand de balais à Mendoza, tient le mur avec succès.

Gilles Walusinski
Entomologie photographique

Daniel Barraco - Circo Santana
Circo Santana