J2 – “Tel qu’en lui-même enfin l’éternité le change”

“Footbologies” : les mythes et les représentations propres à un championnat de football analysés journée après journée de Ligue 1.

À une époque où l’on se plaint que la mémoire se perd, le football n’oublie pas. À l’inverse de joueurs souvent passés trop vite sur les bancs de l’école pour retenir leurs leçons d’histoire, le football entretient la flamme de son passé. Ainsi du match entre le Real Madrid et le Stade de Reims la semaine dernière, à l’occasion du soixantième anniversaire de la première finale de la Coupe d’Europe. En pleine période de commémorations de la Grande Guerre, à l’heure du Brexit, le football célébrait l’Europe et la paix.

L’étonnant ne fut pas tant la cérémonie que le résultat : récemment relégué en Ligue 2, le club champenois dont le budget est plus de vingt fois inférieur à celui du champion d’Europe en titre, lui a tenu tête pour ne s’incliner que 5-3, un score qui diffère d’un seul but de celui de la finale de 1956, lorsque les deux formations rivalisaient sur la scène européenne (4-3). Au football, passé et présent ne se peuvent pas complètement dissocier.

Être et avoir été : le débat enflamme périodiquement les supporteurs de l’Olympique de Marseille et du Paris Saint-Germain. “A jamais les premiers”, s’enorgueillissent ceux-là de leur titre européen de 1993 ; à quoi ceux-ci opposent leur suprématie actuelle. On s’accuse qui d’être des parvenus, qui de vivre dans le passé. La question dépasse les deux clubs. Quelle est la meilleure équipe de France, celle de 1984 ou de celle de 1998 ? Zinédine Zidane est-il meilleur que Michel Platini ? Et si régulièrement on tranche pour les anciens, c’est que la tendance du “c’était mieux avant” est universelle. Même le regretté Eduardo Galeano y céda dans son canonique Le football, ombre et lumière (1995) : “au fur et à mesure que le sport est devenu une industrie, la beauté l’a quittée qui naissait du bonheur de jouer pour le plaisir” [1]. Et encore, avec un sens de la formule qui fait qu’on lui pardonne quand bien même on mettrait un point d’honneur à ne pas partager son constat : “comme l’orgasme, les buts se font de plus en plus rares dans la vie moderne”.

C’est que le football est pure nostalgie. Pour le supporteur, il est lié à l’enfance. Le football, c’est la part du père, l’héritage le plus précieux qu’on conserve par devers soi à travers les aléas de la vie, un souvenir heureux que ne démentent ni les malheurs ni les échecs ni la vieillesse. C’est la raison pour laquelle le temps s’y écoule différemment qu’ailleurs : de la même façon qu’on se sent toujours plus jeune que son âge, qu’on a toujours l’impression d’avoir vingt ans, le football du passé reste toujours présent. L’homme ne se voit pas décrépir ni le supporteur se faner ses souvenirs.

Un club de football, ce ne sont ni des dirigeants, ni des joueurs, ni des supporteurs : un club de football, c’est une mémoire, un rapport au passé qui transcende les époques et les personnes. Ainsi des rivalités ancestrales continuent-elles de se transmettre quand ceux qui s’en rappellent les origines ont disparu depuis longtemps. De même de la gloire passée, qui éclipse les misères du présent parce que chacun peut se raccrocher à cette mémoire pour se consoler. Il en va ainsi de ces nationalismes qui mesurent à l’aune d’un passé glorieux la grandeur de nations désormais secondaires, ici ou ailleurs. À la différence près qu’au football, il ne s’agit pas de vœux pieux : les fantômes du passé hantent les stades et ceux des Raymond Kopa et Michel Hidalgo de 1956 rechaussent les crampons avec le Reims de 2016 pour passer au Real Madrid autant de buts qu’au cours de ses sept derniers matchs de Ligue des Champions.

Saison après saison, cycle après cycle, le football joue à l’éternel retour : inlassablement, les mêmes matchs se reproduisent, les mêmes scores, les mêmes gestes, les mêmes commentaires. La répétition du même annule la linéarité du temps qui fait loi ailleurs. Pour le supporteur assidu, rien ne se passe jamais de nouveau sous le soleil, ni sur les pelouses. Les profanes s’ennuient d’un tel recommencement : “c’est toujours pareil”. Mais le supporteur sait, lui, que l’éternel retour est le gage de l’éternité, que Michel Hidalgo marque à chaque fois qu’un Rémois donne à son équipe un avantage qu’on croit suffisant pour l’emporter, que Basile Boli réapparaît chaque fois qu’un défenseur marseillais inscrit un but de la tête, que l’ombre de Zidane plane sur les surfaces à chaque 3-0, et ainsi de tant de joueurs tels qu’en eux-mêmes enfin l’éternité les change par la grâce d’un sport qui se crée des légendes comme la poésie d’un Mallarmé des statues aux poètes.

Sébastien Rutés
Footbologies

[1] Eduardo Galeano, Le Football, ombre et lumière (1995 pour l’édition originale), traduit de l’espagnol par Jean-Marie Saint-Lu, éditions Climats, 1997. Nouvelle édition augmentée, Lux éditeur, 2014. 

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