J37 – Mnestérophonie (le massacre des prétendants)

“Footbologies” : les mythes et les représentations propres à un championnat de football analysés journée après journée de Ligue 1.

De retour à Ithaque, Ulysse trouve Pénélope aux prises avec les jeunes nobles qui prétendent le remplacer sur le trône et dans le lit de la reine. S’ensuit un fameux massacre qui n’est pas sans rappeler la fin de cette saison de Ligue 1.

L’errance d’Ulysse a duré dix ans, dix années d’épreuves pour retrouver sa maison et recouvrer son bien, que d’autres le convoitaient : ces prétendants insolents qui ont investi son palais, boivent son vin, “égorgent ses brebis nombreuses et ses bœufs aux cornes recourbées” et couchent avec ses servantes. Voilà une métaphore du championnat cette saison : le Paris Saint-Germain parti pour ses joutes européennes – sa guerre de Troie à lui –, d’autres intriguent pour s’emparer de sa couronne nationale. Mais, aveuglés par l’ambition, aucun n’a été à la hauteur du roi d’Ithaque, et chacun s’est perdu en vaines stratégies pour conquérir Pénélope. 

D’autant que la reine n’est pas dupe : dans L’Odyssée, elle tisse pendant trois ans un suaire qu’elle défait la nuit. Alors, les prétendants patientent, s’ennuient, mangent et boivent,“jouent aux jetons devant les portes” pour passer le temps, tels Antinoos le mesquin et Eurimaque l’arrogant : ainsi de l’ambitieux Lyon, qui a raté son entrée en première partie de saison ; ainsi de Monaco, soupirant trop timoré, trop inconstant ; ainsi de Marseille, présomptueux galant qui n’a que des matchs nuls à déposer aux pieds de Pénélope. Et tandis que celle-ci tissait et détissait le linceul de Laërte, journée après journée, match après match, le supporteur a assisté à l’ennuyeux spectacle de l’attente, de l’apathie et de l’inaction de ces pusillanimes prétendants au titre.

Mais vient un temps où il n’est plus possible de reculer. Prévenus de la ruse par une servante, les prétendants se doivent d’agir. Jusqu’alors, ils se serraient les coudes, tous unis contre le seul Ulysse, définis ensemble par le simple fait de n’être pas le champion : les prétendants, les challengeurs, les rivaux du PSG. Mais à force de passivité, ils ont laissé le temps à Ulysse de rentrer : déguisé en mendiant, il est là, parmi eux, le légitime champion, et ils ne le savent pas. Alors, Pénélope les met en demeure de réaliser un exploit coutumier à son époux, pour prouver qu’ils méritent de lui succéder : à l’aide de son arc, ils devront transpercer douze haches d’une seule flèche. Et les voilà qui, enfin, doivent se mesurer les uns aux autres, jouer enfin pour gagner plutôt que pour ne pas perdre, prendre les armes, attaquer. Dépourvu de suspense et d’intensité pendant tant de journées, le championnat démarre enfin !

Et lorsque vient le tour du roi mendiant, ce ne sont pas les haches qu’il vise, mais les malheureux prétendants, dont aucun n’a été assez fort pour bander son arc. Alors, c’est le branle-bas de combat que rend parfaitement la version de la scène par le peintre symboliste Gustave Moreau. Les prétendants (1852-1859), un tableau inachevé, représente de façon monumentale (3,85 sur 3,43 mètres) le chaos de la guerre de tous contre tous. Partout sur la toile les prétendants se battent entre eux pour une cachette, une issue, un fol espoir et qui sait quoi encore. Tandis que les flèches les abattent un par un, ces jeunes hommes s’entredéchirent pour sauver leur vie : on en voit près de la porte, en haut à gauche, qui se battent à coups de chaises, et d’autres au centre de la toile qui se bousculent, se piétinent, rampent comme des bêtes pour échapper à l’arc redouté.

Ainsi en va-t-il des clubs de Ligue 1 en cette fin de saison : qui pour la deuxième place qualificative pour la Champion’s League, qui pour l’UEFA, qui pour son maintien dans l’élite, tous en même temps à la même heure, c’est la foire d’empoigne à tous les étages, comme dans le palais d’Ulysse, où certains qui se croient sauvés se cachent en espérant passer inaperçus. C’est la Mnestérophonie, le sauve-qui-peut des prétendants, une empoignade telle qu’on voudrait la voir chaque semaine : vingt-quatre buts, l’invraisemblable miracle toulousain, la chute tragique de Monaco si près du but, la désillusion de Saint-Etienne, celle de Rennes, l’injuste destin d’Ajaccio, tant d’espoirs envolés, d’ambitions détruites, comme celles des prétendants.

Alors, Ulysse peut jeter son habit de mendiant : dessous, la tenue de soirée des trophées de l’UNFP, ce dimanche, où le Paris Saint-Germain a remporté tous les honneurs (meilleur joueur, meilleur entraîneur, huit joueurs dans l’équipe-type), tandis que les prétendants continueront à s’entretuer encore une semaine, avant que le calme revienne à Ithaque. Pour le malheur du supporteur…

Sébastien Rutés
Footbologies