J8 – L’école de la réussite

“Footbologies” : les mythes et les représentations propres à un championnat de football analysés journée après journée de Ligue 1.

Comme jadis la boxe, le football s’appuie sur un storytelling de l’ascension sociale. Les exemples ne manquent pas de ces gamins des bidonvilles d’Afrique, des favelas brésiliennes ou de nos quartiers de banlieue à qui il a permis de dépasser leur condition. À l’heure où le mythe de l’égalité des chances a fait long feu dans une France dont l’école vient d’être déclarée la plus inégalitaire de l’OCDE, celui de la promotion sociale par le football fait figure de mythe de substitution. Il est bien triste de voir la société en échec déléguer au sport le contrôle de l’ascenseur social et la responsabilité de l’espoir, mais au moins en reste-t-il quelque part. De garant de l’égalité républicaine dans le roman national, l’école tend à devenir une fabrique d’injustice dans l’imaginaire de la jeunesse. Deux storytelling s’opposent, et les hommes politiques ont beau s’évertuer à en imposer un de force (à la gauloise…), la réalité est là qui y résiste. Alors on recherche des compensations, on se raccroche à d’autres espoirs. L’école de l’échec contre la réussite par le football : s’étonnera-t-on ensuite que les valeurs de celui-ci l’emportent sur celles de celle-là ?

D’autant que le football possède un sérieux avantage sur ces autres ascenseurs sociaux sportifs dont l’imaginaire populaire s’est emparé, la boxe aux Etats-Unis, le catch au Mexique, la corrida en Espagne : pas besoin d’y risquer sa peau. On n’y craint pas la commotion cérébrale, la fracture de la colonne vertébrale ou le coup de corne. Depuis Jack London, le récit de boxe fait suivre l’ascension d’une inévitable déchéance : venu des bas-fonds, le jeune champion se perd à vivre dans le luxe, l’argent le corrompt, la célébrité, les femmes faciles, et la descente aux enfers s’ensuit. Pas dans le football. Signe des temps, sans doute, et d’une société où la quête du profit fait office de valeur et la richesse de vertu. Le football est plein de ces belles histoires de petits enfants pauvres devenus riches, de triomphes de la volonté, de happy end. Et si certains –comme Serge Aurier condamné récemment à de la prison ferme pour violence contre des policiers– se roussissent parfois les ailes à la notoriété, rien à voir avec le knockout social des vieux boxeurs déchus. Le football se vend comme sport le plus égalitaire dans des sociétés inégalitaires, un ascenseur social dans des sociétés où celui-ci est en panne, la communication de l’espoir fonctionne, l’argument commercial porte : pas question de laisser quelques têtes brûlées mettre à mal un storytelling si bien rodé.

Mais la communication, ce n’est pas le mythe. Celui-ci a toujours de ces subtilités qui encombrent celle-là. Et si le football dit l’espoir possible, il le tempère de contre-exemples. Ils sont quelques-uns cette année en Ligue  1 à vivre le destin tragique de l’opportunité perdue.

À tout seigneur, tout honneur : on mentionnera Abou Diaby, incarnation de la condition tragique du “vouloir et ne pas pouvoir”. Un des meilleurs joueurs de sa génération, Diaby avait tout pour devenir enfin ce “nouveau Zidane” dont les prophètes nous annoncent la venue. Mais ce que le Destin lui a donné d’une main, il le lui a repris de l’autre, en le dotant d’un corps indigne de son talent. Condition tragique d’Abou Diaby, dont le triomphe n’est pas barré par meilleur que lui –le syndrome Youri Djorkaeff à l’ère de Zinédine Zidane– mais par lui-même. Diaby est son pire ennemi, il lutte contre son propre corps : vouloir et ne pas pouvoir. Mais à quelque chose malheur est bon : l’acharnement absurde du Destin, l’enchaînement des blessures comme une injuste plaie d’Égypte, transcendent son statut. À défaut de meilleur joueur du monde, Diaby a été intronisé par la presse “l’homme de verre”. Face aux colosses de fer du football moderne, les Zlatan, les Balotelli, les Ronaldo, le Destin a sans doute réservé à Abou Diaby un rôle à jouer, peut-être à la droite du chétif Lionel Messi. Un rôle, mais lequel ?

Et puis, dans la même génération, il y a Hatem Ben Arfa, pour qui la fatalité ne provenait pas du corps mais de l’esprit. C’est le caractère de Ben Arfa qui entravait son ascension, ses démêlés avec ses entraîneurs et ses partenaires à Lyon, Marseille et Hull City. Comme Diaby contre son corps, Ben Arfa s’est battu contre son caractère et –semble-t-il– a changé. Son retour en France marquait son assagissement. C’est alors que le Destin s’en est mêlé : un premier transfert avorté à Nice pour d’obscures raisons administratives, six mois sans jouer, la tentation de mettre un terme à sa carrière. Et puis le renouveau, une grande saison avec Nice, et la consécration du transfert au Paris Saint-Germain. Depuis, Ben Arfa ne fait même pas partie du groupe… On cherche des explications –sa nonchalance, son entraîneur– mais il n’y en a qu’une : Hatem Ben Arfa est de ces héros tragiques dont la destinée est de montrer que la volonté ne fait pas tout, que vouloir n’est pas toujours pouvoir, et que le football et la vie ne sont pas des lits de roses. Unai Emery n’est que le nom que prend le Destin pour jouer avec Ben Arfa…

Se battre est nécessaire mais pas suffisant. On se bat souvent pour rien… Un autre l’a compris cette semaine : Jérémy Mathieu, qu’une blessure a privé cet été de sa seule grande compétition. Convoqué de nouveau, le joueur de Barcelone a cependant mis fin à sa carrière internationale à presque trente-trois ans. Le bon âge pour comprendre qu’il vaut parfois mieux renoncer…

Sébastien Rutés
Footbologies

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