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Le genre idéal est noir. Comme un polar, un thriller, une enquête judiciaire ou un roman naturaliste. Et c’est de l’humain, de la tragédie grecque, du meurtre, en série, passionnel, accidentel, d’État, ordinaire parfois.

Bienvenue dans la vraie vie de Bernard FoglinoTout est dans le nombre. Y compris le plaisir individuel et narcissique de partager l’ivresse du groupe, quitte à basculer dans l’anonymat et le gris pour servir un leader. Être une molécule parmi des milliards constitutives du flux. Malheur à celui qui se rapproche du bord, ne tient plus le rythme, racle le fond ou se met de travers. Les berges sont faites de cadavres pour l’exemple. Plus on chante la valeur individuelle et plus elle disparaît. Plus le travail est magnifié et moins il permet d’en vivre. Le marché monte, il ne redescendra plus.

Franck Medrano, maillon de la plus grande banque du monde – l’unique ? –, à force de succès dans le département recherche, navigue dans les plus hautes sphères d’une tour sans nom. Le pouvoir absolu touche le ciel appuyé sur des poutrelles d’or. Éternellement jeune et nouveau. Démocratique. Par ordonnance s’il le faut, dans un monde de start-ups fulgurantes, d’éléments de langage et de storytelling. L’humanité file sur les rails d’un bonheur universel qui ne se discute plus. Statistiques. Inflation. Volume des crédits. Projets à fort retour sur capital investi. Medrano est un soldat brillant H24 sur un plateau de cinq mille mètres carrés à l’éclairage chirurgical suspendu dans le vide. Les différentes castes sont à leur poste de combat, gobelets de café et croissants, pour vendre et acheter des lignes sur écrans. Franck invente des histoires. Du merveilleux. Pour faire de l’argent. J’ai, je prends, nous sommes…

Plus bas, au niveau de l’asphalte c’est un clochard que l’on enjambe. Ce qui compte ce ne sont pas les faits car le passé est stérile et la vérité relative. Ce qui compte, c’est le Marché, l’Unique, les certitudes, ce qui Le fera monter demain. Un virus grippal promet des progressions à deux chiffres et dopera la marge des maisons de retraite. Alfred, le rat blanc, est dans une forme du tonnerre et son gène modifié vaut sept cents millions de dollars.

Lorsque Franck Medrano a franchi le seuil du Consortium, douze ans plus tôt, sous l’œil narquois des hôtesses sublimes, le boss a rugi : “Bienvenue dans la vraie vie !”. Tempêtes électroniques, matières premières et krachs. Que le Marché caracole dans l’azur pour le bien-être des masses et ses guerriers en costumes seront les nouveaux apôtres, sympathiques crapules. Que tout s’effondre et ils voleront la vedette en prime time aux violeurs d’enfants. Artistes et politiciens, jusque là assoupis, débattront de leurs crimes. Plus jamais ça ! Changeons le monde et les visages, le Système est pourri.

Au moment où commence cette histoire, la nuit se dissipe à peine. La grande aiguille vient de passer huit heures. Machin a-t-il publié le bon communiqué ? Truc a-t-il racheté Chose et combien vaut la tonne de soja ? Traverser un à un les miroirs de la toute puissance pour découvrir ce qu’il y a derrière équivaut à chuter dans les anneaux concentriques de plus en plus serrés d’un entonnoir sacrificiel destiné au néant. Franck Medrano n’a plus qu’une seule certitude. Il s’appelle Franck Medrano. Un battement de paupière et des millions d’actions changent de main. Dans la vraie vie, il va devoir sauver sa peau car le Taureau l’attend.

Lionel Besnier
Le genre idéal

Bienvenue dans la vraie vie de Bernard Foglino, Libretto.