Cet été-là : les deux Edie sont de retour

Quarante-cinq ans après le tournage du documentaire culte Grey Gardens des frères David et Albert Maysles, qui fit le bonheur des soirées thématiques gay, inspira film et pièce de théâtre, le Danois Göran Olsson, en assemblant quatre bobines de rushes oubliés, réalise un préquel jubilatoire et nostalgique. On y croise Andy Warhol, Truman Capote, Mick et Bianca Jagger. Mais les vraies stars sont les deux Edie, mère et fille, qui auront connu bien plus qu’un quart d’heure de célébrité.

L’homme qui apparaît d’abord dans Cet été-là feuillette un album, ou à quatre pattes complète un de ses gigantesques journaux-collages. Peter Beard, n’est pas si célèbre en France, et l’octogénaire ne ressemble plus trop au rayonnant jeune homme du film qui va suivre. Mais les photos, elles, on les reconnaît. Les portraits ultimes et sublimes de Karen Blixen, les portraits ultimes et sublimes d’éléphants kényans, une rare photo de Francis Bacon… Beard, natif de Long island mais qui a partagé sa vie entre l’Afrique et l’Amérique, vit désormais à Montauk. Là où tout commence. Apparaissent, filmés caméra à l’épaule et en muet, les Jagger, Paul Morissey, deux urbains déplacés habillés de pied en cap et chapeautés, Andy Warhol et Truman Capote. Et une femme, celle qui alors ne quitte pas Peter Beard, classieuse, rieuse, gracieuse et l’œil vif : Lee Radziwill, qui toute sa vie aura vu son nom suivi d’une apposition, « sœur de Jackie Kennedy ». Un film de vacances sur les plages alors encore préservées de Long Island. « Ils étaient tous là », dit Beard en off et vient la voix de Lee Radziwill [1], râpée par l’âge : « Je fus très heureuse, cet été-là. » Journal glamour des années 70 ? Pas pour longtemps.

Mais vraie association hasardeuse de talents, d’intelligence, de sensibilités, de mises au point aléatoires. On ne sait pas qui, au juste, a tourné quoi en 1972. Peter Beard, avec focus sur Lee Radziwill, sûr. Mais aussi Jonas Mekas, mort en janvier dernier, et Andy Warhol. Les frères Maysles, nimbés du succès de Gimme Shelter sont de la partie, mais c’est seulement plus tard qu’ils reviendront tourner Grey Gardens, en l’espace de six semaines.

Un article de la presse locale a fasciné les estivants. De l’autre côté de Long Island (pas bien loin), dans les très chics Hamptons, soit villas grandioses face à la mer avec gazon millimétré, la municipalité envisage d’expulser deux trublionnes qui vivent recluses dans une villa de 28 pièces, Grey Gardens. Le jardin est une jungle, la maison frôle la ruine et, pire que tout, outre la cinquantaine de chats et les ratons-laveurs qu’elles nourrissent, les deux givrées, une mère et sa fille, ont pas mal stocké les poubelles. Il faudra trois cents sacs pour sortir les boîtes de conserve des chats. L’hiver d’avant, sur ordre des services d’hygiène, les pompiers sont venus passer au jet le rez-de-chaussée de la maison, ce qui n’a rien arrangé.

Affiche pour une “Grey Gardens Party”

La mère, octogénaire, que tout le monde appelle Big Edie, s’est retirée du monde en 1938. Beauté mondaine rêvant de chanter, elle avait fait une apparition remarquée au mariage de son fils, vêtue en cantatrice : déshéritée illico, le divorce a suivi.

La fille, que tout le monde appelle Little Eddie, fut la vedette du bal des débutantes, bouquet de gardénia à l’épaule, avant d’étudier à Harvard, entamer une carrière de mannequin et comédienne. En 1952, venue prendre soin de sa mère, elle n’est jamais repartie.

Mais les deux dames, pour l’état civil, se nomment respectivement Edith Ewing Bouvier Beale et Edith Bouvier Beale. Elles sont la tante et la cousine germaine de Lee Radziwill et Jackie Kennedy, même si depuis un certain temps on oublie de les inviter aux mariages. Lee a plein de bons souvenirs d’enfance à Grey Gardens, et qui, mieux que son excentrique tante pourrait évoquer le Long Island d’antan ? Tout le monde embarque, avec empathie et caméra. Puis très vite des bandes autour des chevilles : les puces sont de la partie.

Lee Radziwill et Little Edie - That Summer
Little Edie et Lee Radziwill, 1972 (Cet été-là)

« C’était un sous-marin volant », dit Peter Beard. Sans souci de chronologie, de psychologie, de commentaire (contrairement aux films et autres adaptations, notamment au cinéma avec Jessica Lange et Drew Barrimore). Les images basculent, il y a du clair-obscur et des coupes soudaines, des cadrages de défoncés, et ce n’est pas du Wiseman, avec effacement de celui qui filme : de part et d’autre de la caméra on discute, on s’interpelle. Little Edie, un pull sur le crâne serré par une broche très dorée (elle a perdu tous ses cheveux), s’offre à l’objectif, dansante, chuchotante, parlant d’aller à New York comme d’autres dirent « à Moscou » ! Des panoramiques sur des tonnes de cartons remplis, de coussins en vrac, d’empilages ou les deux Edie sur leurs matelas nus toujours retrouvent leur indispensable make up, le rouge qui change tout.

Elles peuvent se balancer des horreurs mais se comprennent au quart de tour, ces recluses fusionnelles qui n’ont pas vu d’humain, sauf le livreur, depuis plus de cinq ans. Elles semblent ne se nourrir que de toasts et crèmes glacées. Little Edie dit que sa mère est « post atomique », qu’elle a cinquante ans d’avance (et Big Edie de sourire un peu, lovée dans son fatras déconstruit). Les jeunes filmeurs disent qu’ils touchaient ainsi du doigt l’ancien monde, dont aujourd’hui ils font partie… Toute la maison est un décor, et tout a, chez la mère de 80 ans comme chez la fille de 55, un goût de jeu d’enfance : et on dirait que…

Les chats, elles les connaissent un par un, et certains portent le nom d’éminents membres de la famille. Les ratons-laveurs sortent des toitures, pour leur pain de mie. Parfois, la voix sublime de Big Edie. Elles prennent le soleil sur la terrasse, on aperçoit la mer derrière le jardin autrefois paysagé qui a vraiment bien poussé.

Little Edie dans Grey Gardens (David & Albert Maysles)
Little Edie dans Grey Gardens (David & Albert Maysles)

Göran Olsson a procédé, pour Cet été-là, comme pour son précédent film, Black Power Mixtape [2] : archives, images amateur, assemblage, pas d’ajout. Il y a, entre son documentaire et celui des frères Maysles, des différences qui en font le prix. Lee Radziwill a fait appel à Jackie, et donc Onassis, pour remettre les choses en état, ou à peu près, éviter l’expulsion. « Ari » paie les hectolitres de désinfectant, les nouvelles peintures, l’eau courante qui revient, même si ça râle chez les Edie, les chats n’aiment pas tous ces travaux. Lee accorde qu’il faut respecter les ratons-laveurs mais – on ne se refait pas – fait mettre à l’abri de rares porcelaines. Et c’est elle, surtout, absente du film des frères Maysles qui du coup sera tourné devant des murs pastel étrangement impeccables, qui fait la différence. Elle promène ses rires, ses gamins arrivés du pensionnat suisse, ses pulls ajustés, ses bagues, vampe les gens de l’Hygiène et, à l’évidence, s’amuse énormément. Il y a de l’affection, un sens certain de ce qui peut être matière filmique, et surtout une évidente connivence avec ces deux-là qui font si bien imploser toute une enquiquinante dynastie WASP et défient l’hygiénisme américain.

Big Edie est morte deux ans après le tournage. Chutant dans le grand escalier. Little Edie, après une tentative de comédie musicale (passé la curiosité, un flop) a fréquenté le New York du studio 54 de Warhol, serré la main des Jagger, voulu apprendre le français à Montréal, puis s’est installée en Floride, où elle est morte en 2002. Les voisins dirent qu’elle nageait un kilomètre chaque matin, et n’avait aucun chat. Grey Gardens, dûment rénovée, est devenue l’une des plus chères demeures des Hamptons.

Elle n’aura vu ni le film, ni la pièce, ni les tutoriels de stylisme faisant d’elle une icône, ni les commentaires sur Internet, ce qui n’est pas plus mal. « Une telle poésie intérieure », dit Peter Beard, en phase avec Albert Maysles dans un entretien télévisé de 2006 (il est mort en 2015), qui se refuse à « expliquer » le retrait du monde des deux Edie car, dit-il, il y a une part de mystère dans ce qu’on filme. Et la magie est là. Il cite Orson Welles : « Dans la fiction le réalisateur est Dieu. Dans le documentaire, Dieu est le réalisateur. »

Dominique Conil
Cinéma

[1] Il s’agit d’un entretien réalisé par Sofia Coppola.
[2] Göran Olsson y retrace l’évolution du black power entre 1967 et 1975.

Cet été-là, de Göran Olsson.
Diffusion sur Arte le 11 février à minuit et disponible en replay jusqu’au 11 avril.