Isabelle Daëron est comme l’eau vive

La pluie, le vent, les feuilles mortes… C’est avec ces matériaux particulièrement de saison, éléments auxquels elle ajoute le ciel, le soleil, l’eau non potable ou fluviale, que la designer Isabelle Daëron travaille ses Topiques destinés à la ville. “J’ai appelé Topique, expliqueelle, un objet autonome déconnecté des réseaux énergétiques et connecté au milieu… Ils tentent de réinventer ces relations d’interdépendance entre un sol, une flore, une faune et les flux qui traversent un lieu, dans la constitution de notre habitat urbain.”

Isabelle Daëron, Topique-eau
Topique-eau

Ces dispositifs entendent nous reconnecter à notre environnement invisible, particulièrement en ville. Il y en a neuf en tout. Parmi eux, Topique-eau est une fontaine publique transformant la pluie en eau potable, grâce à un procédé de filtration gravitaire. Un entonnoir en inox, une poche de stockage en élastomère, une armoire à filtres et un robinet en inox et céramique. Il peut être installé sur un arbre ou un lampadaire, il est déconnecté du réseau d’eau. Un autre, Topique-feuilles. Il collecte les feuilles mortes d’un jardin grâce au vent. Installé sur un arbre, il est composé d’un réservoir en résine naturelle et d’un filet tendu sur des arceaux en bois. Adhérent, il capte ainsi les feuilles, soulevées par le vent, qui seront stockées pour le paillage des espaces verts.

Isabelle Daëron, Topique-feuilles
Topique-feuilles

Ces projets, riches d’une recherche de six années, émanent d’une designer née à Ploemeur en 1983, diplômée dans deux écoles, l’ESAD de Reims et l’ENSCI de Paris. Elle a reçu de nombreux prix, fut lauréate en 2015 des Audi Talents Awards, qui soutiennent sa prospection. Elle a créé son studio à Paris en 2010. Elle inspire sérieux et obstination.

Alors, utopiques, archaïques, un peu perchés tous ses Topiques ? En les découvrant récemment tous mis en scène à la galerie Audi Talents, dans l’exposition “Topiques, l’eau, l’air, la lumière et la ville”, ce ne sont pas seulement des objets simples, inventifs, conçus avec bon sens qui séduisent. Avec eux, c’est dans un univers très joyeux et documenté que l’on pénètre, où la ville reprend, entre ciel et sous-sol, le cours de ses sources et flux oubliés. Un mur de recherches introduit les ramifications de la pensée d’Isabelle Daëron.

Isabelle Daëron, Topique-soleil
Topique-soleil
Isabelle Daëron, Topique-ciel
Topique-ciel

Mais explosent surtout des dessins-fresques colorés, comme des illustration de petits contes, au trait expressif très efficace, onirique. Ils sont combinés à des photographies et des installations, jouant avec la lumière, les matériaux. Comme le Topique-soleil qui donne l’heure en utilisant l’ombre du corps. Ou le Topique-ciel, où une mare reflète les nuées : “Le ciel aujourd’hui ne se fait pas prier, il en tombe un bout… Il est posé au milieu des pavés, il rigole des nuages blancs qui passent et repassent…” Isabelle Daëron a su trouver le mode de représentation iconographique de cette investigation en cours. Qui peut déboucher sur mille possibles, sans culpabiliser l’activité humaine, mais au contraire en la requalifiant.

Isabelle Daëron, Topique-ciel
Topique-ciel

Une brochure [1] nourrit ce travail. Isabelle Daëron y invite différents regards. Marie-Haude Caraes, politologue, analyse le rôle du designer : “Le design se construit dans la combinaison d’un lieu social, d’une production, d’un état des techniques, d’une projection esthétique et d’une écriture.” Pour elle, Isabelle Daëron offre “une trouée, une percée sur l’état du monde et un instrument de connaissance pour proposer une lecture alternative de ce qui vient.” L’ingénieur-historien André Guillaume écrit : “L’eau est à l’urbain ce que la terre est au rural… La nappe souterraine commune a fortement contribué à faire de Paris la première ville industrielle d’Europe continentale.” L’historienne de l’art Fanny Drugeon rappelle que selon Francis Ponge [2], “l’homme est un drôle de corps, qui n’a pas son centre de gravité en lui-même. Notre âme est transitive. Il lui faut un objet, qui l’affecte, comme son complément direct, aussitôt.”

Isabelle Daëron, Chantepleure © Fabien Breuil
Chantepleure © Fabien Breuil

Mais quel est l’avenir de cet “utopique désir d’habiter les flux” ? Une exposition d’un Topique imaginant de nouveaux usages à l’eau non potable de Paris est en cours de préparation, pour le mois de janvier, au Pavillon de l’eau, lieu d’information et de sensibilisation de Eau de Paris. Et si la Mairie de Paris se saisissait aussi d’un de ces objets urbains, comme la fontaine ? La designer en rêve. Pour la Biennale de design de Saint-Etienne en 2017, elle poursuit sa recherche à Saint Galmier (Loire), où jaillit la source de l’eau de Badoit. Là, elle se penche sur la préservation des sols. Enfin, elle envisage la distribution de son arrosoir à immersion, dit Chantepleure, “qui chante quand il se remplit, qui pleure quand il se vide”.

Anne-Marie Fèvre

[1] Isabelle Daëron, Les Topiques : l’eau, l’air, la lumière et la ville, édition Créé, 15 €.

[2] Francis Ponge, L’objet c’est la poétique, 1977, Gallimard.

À lire également : “Premières fondations pour un Socialdesign en France”, par Anne-Marie Fèvre

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