J20 – La parenthèse enchantée

“Footbologies” : les mythes et les représentations propres à un championnat de football analysés journée après journée de Ligue 1.

Le supporteur de football croit au père Noël. Pourquoi pas ? Il croit bien aux miracles, à la justice du sport, aux Dieux du football et à la victoire du faible contre le fort. On l’a souvent dit : le supportariat est un acte de foi, et le mercato d’hiver représente un moment particulier dans la vie du croyant.

Le mercato d’hiver est à la saison de football ce que l’Avent est à l’année liturgique : la période sacrée qui annonce le renouveau. Naissance du Christ dans un cas, résurrection des équipes moribondes par le miracle des transferts dans l’autre. Ce n’est pas pour rien que le mercato d’hiver débute le 1er janvier : nouvelle année, nouvelle équipe. Avec un mois de décalage, les clubs sacrifient à un rituel qui remonte aux temps païens : ils font peau neuve.

C’est pourquoi le mercato est une période hors du temps chronologique. Rituel annuel, il participe de ces cycles qui renvoient à l’éternel. Il est refondation, retour en arrière, annulation symbolique des mois qui viennent de s’écouler. On efface tout et on recommence, les équipes relégables voient l’espoir renaître comme aux premières journées du championnat. Tout est possible. Le mercato est une période magique au cours de laquelle les lois implacables de la logique et de l’argent sont suspendues. On pourrait le comparer au carnaval médiéval, au cours duquel les hiérarchies sociales étaient abolies et où chacun était l’égal de l’autre devant Dieu. Ou plutôt à l’Épiphanie : comme on feint de se proclamer roi par le hasard d’une fève dans une galette, les clubs croient au miracle de la bonne pioche, le joueur qui sauvera leur saison, le messie dont le mercato promet l’avènement. Jouez hautbois, résonnez musettes !

Mieux encore : le mercato d’hiver est comme ces instants qui précèdent le passage du père Noël. Qu’on y croie ou qu’on n’y croie pas, on s’enferme pour ne pas le voir, on raconte des histoires aux enfants pendant que d’autres disposent les cadeaux au pied du sapin, on fait semblant. C’est cette suspension de l’incrédulité qui caractérise le mercato d’hiver : pour quelques jours, on fait mine de croire, on prête foi aux rumeurs les plus folles, on retrouve la foi de l’enfant qui a envoyé sa lettre au père Noël et guette sur le toit le bruit des sabots des rennes. Le supporteur, lui, attend d’autres cadeaux dans ses chaussettes. À Marseille, il a demandé un Obi Mikel sous le sapin, un Drogba, un Aleix Vidal ; à Paris, un Draxler (il l’a eu, le père Noël était riche cette année), un Benteke ; à Lyon un Depay ou un Januzaj, et il les attendra avec espoir jusqu’à minuit le 31 janvier : il me tarde tant que le jour se lève pour voir si tu m’as apporté

Bien sûr, personne n’ignore qu’en règle générale, le mercato d’hiver ne sert à rien, qu’on ne réalise jamais de bons coups, que les grands joueurs sont rarement transférés en cours de saison. Peu importe, on fait semblant. C’est la magie de Noël, la parenthèse enchantée. Pendant quelques jours, la Ligue 1 se peuple de grands noms. C’est les Rois mages tous les jours, avec l’or, la myrrhe, l’encens et les contrats. Et pendant quelques semaines, deux championnats cohabitent : celui qui a repris ce week-end sur des terrains gelés où la neige étend son manteau blanc, avec les mêmes vieux joueurs qu’en fin d’année dernière et les mêmes hiérarchies inébranlables ; et l’autre, qui se joue dans l’esprit ensoleillé des supporteurs, avec ses stars venues de Premier League ou de Liga, ses retournements de situation, ses miracles et ses avènements.

Pendant le mercato hivernal plus que jamais, le football se joue dans les imaginations plutôt que sur les terrains. Toulouse a perdu contre Nantes à domicile (0-1) ? Qu’importe, puisqu’on annonce la venue de Corentin Jean, d’Andy Delort ou de Benjamin Jeannot ? La déroute de Marseille contre Monaco (1-4) ne compte pas non plus depuis que les transferts de Payet et Sanson sont presque acquis. Un monde de rumeurs s’est substitué provisoirement à la réalité, un beau conte de fée peuplé de lutins, de Rois mages et de stars du ballon rond venues d’autres championnats sur des traineaux magiques, et tous font semblant d’y croire. 

L’esprit de Noël souffle sur la Ligue 1… et le Père Fouettard pendant ce temps ?

Sébastien Rutés
Footbologies

Imprimer Imprimer