La revue culturelle critique qui fait des choix délibérés.

La revue culturelle critique qui fait des choix délibérés.

J6 – Les beaux infidèles
| 23 Sep 2015

“Footbologies” : les mythes et les représentations propres à un championnat de football analysés journée après journée de Ligue 1.

En football, il n’est pas de crime assez grave que les performances d’un joueur ne puissent racheter, ou presque. Le but est rédempteur, il purifie de tout péché. Incarnation vivante de cette grâce : Evaeverson Lemos da Silva, dit Brandão. Accusé de viol en 2011 (non-lieu), condamné à un mois de prison ferme pour violence avec préméditation en 2014, il traîne aujourd’hui son club devant les prud’hommes pour réclamer les salaires impayés pendant les six mois de sa suspension. Et malgré tout Brandão joue toujours pour le FC Bastia, et ses buts pèsent dans la balance plus que tous ses écarts. On pardonne tout à l’attaquant qui marque : la violence, le dopage, la débauche, l’arrogance et l’appât du gain. Tout, sauf l’infidélité au maillot…

En 2014, deux joueurs quittaient l’Olympique de Marseille : Souleymane Diawara après cinq saisons, et Mathieu Valbuena, après huit. En hommage, leurs numéros respectifs furent retirés, une première dans le club de Papin, Skoblar et Waddle. Un an plus tard, Diawara était incarcéré deux mois à la prison des Baumettes, accusé d’extorsion, et libéré sous contrôle judiciaire. Valbuena, de son côté, passait un an au Dynamo Moscou avant de signer à l’Olympique lyonnais. Aussitôt, son numéro de maillot était remis à disposition à l’OM. Pas celui de Diawara…

La fidélité ! Sous contrat à l’OGC Nice, Diawara a eu l’élégance de purger sa peine dans une prison marseillaise, alors que Valbuena s’est engagé avec le rival lyonnais. Comme celui des truands, le système de valeurs du football lui est propre. Pour les premiers, il n’est pas pire crime que la délation ; dans l’autre cas, c’est la trahison. La raison en est simple, les supporteurs de Liverpool la reprennent chaque samedi en chœur : you’ll never walk alone ! Pour le supporteur, le club est la mère de toutes les des solidarités. On divorce, on s’éloigne de ses amis, on perd son travail, on change de ville ou de pays, on se fâche avec sa famille ou ses enfants, mais le club, lui, est toujours là. Pour ceux dont la vie n’a pas de ces certitudes qu’apporte la richesse, c’est un réconfort. Dans le chaos du monde polychrome, les couleurs du club sont un repère. L’amour du club, c’est la stabilité émotionnelle, c’est la sécurité de l’emploi, c’est l’assurance-vie. Les joueurs changent, les dirigeants aussi, les générations de supporteurs se succèdent et on construit parfois un nouveau stade, mais peu importe : l’avenir sera fait des mêmes chants repris ensemble, de la même mémoire partagée, des mêmes valeurs.

Le club est la seule histoire d’amour qui ne finit pas mal. Mieux, c’est la seule histoire d’amour qui ne finit pas. Pour les joueurs et dirigeants, c’est une responsabilité : frivolité tant qu’on voudra, mais pas avec le club. Les amants éconduits pardonnent mal les serments d’amour éternels ; avant de jurer fidélité en embrassant l’écusson, certains joueurs devraient le mesurer, qui sont comme ces amants dont le corps est tatoué de noms de femmes plus ou moins bien effacés. Qu’ils s’engagent avec le rival, et c’est le dogme de l’infaillibilité du club qui est remis en cause. La solidarité se désagrège, les bases du système de valeurs du supporteur en sont ébranlées, et la stabilité du point d’appui sur lequel –comme Archimède– il soulevait son monde. C’est comme découvrir soudain que la terre n’est pas plate : on ne peut plus croire en rien.

Bien sûr, le joueur d’un seul club appartient au passé, comme la fidélité en amour. Union libre et divorce sont la norme, le supporteur le sait. Toutes sauf ma mère, jure le truand. Tout sauf mon club, répond le supporteur. Le club et la mère : la dernière vertu, la dernière probité. Malheur à qui leur manquera de respect ! Voilà comment il faut interpréter la rancœur du Vélodrome à l’égard de son ancien joueur lors de la réception de Lyon : à l’aune de la passion passée. Pendant des années, le supporteurs marseillais n’a pas seulement arboré le maillot de Valbuena, il a aussi porté les caleçons de sa marque de sous-vêtements. Ce n’est pas rien, une telle intimité… Alors, condamnables les jets de bouteilles, les insultes et les maillots brûlés, de toute évidence, mais au titre de crime passionnel. Et la passion, en amour comme en football, reste une circonstance atténuante.

Sébastien Rutés
Footbologies

[print_link]

0 commentaires

Dans la même catégorie

J38 – Ecce homo

En cette dernière journée de la saison, une question demeure : pourquoi une telle popularité du football ? Parce que le supporteur s’y reconnaît mieux que dans n’importe quel autre sport. Assurément, le football est le sport le plus humain. Trop humain. Le football est un miroir où le supporteur contemple son propre portrait. Le spectateur se regarde lui-même. Pas comme Méduse qui se pétrifie elle-même à la vue de son reflet dans le bouclier que lui tend Persée. Au contraire, c’est Narcisse tombé amoureux de son propre visage à la surface de l’eau. (Lire l’article)

J35 – Le bien et le mal

Ses détracteurs comparent souvent le football à une religion. Le terme est péjoratif pour les athées, les croyants moquent une telle prétention, et pourtant certains supporteurs revendiquent la métaphore. Le ballon leur est une divinité aux rebonds impénétrables et le stade une cathédrale où ils communient en reprenant en chœur des alléluias profanes. Selon une enquête réalisée en 2104 aux États-Unis, les amateurs de sport sont plus croyants que le reste de la population. Les liens entre sport et religion sont nombreux : superstition, déification des sportifs, sens du sacré, communautarisme, pratique de la foi… Mais surtout, football et religion ont en commun de dépeindre un monde manichéen. (Lire l’article)

J34 – L’opium du peuple

Devant son écran, le supporteur hésite. Soirée électorale ou Lyon-Monaco ? Voire, le clásico Madrid-Barcelone ? Il se sent coupable, la voix de la raison martèle ses arguments. À la différence des précédents, le scrutin est serré, quatre candidats pourraient passer au second tour. D’accord, mais après quatre saisons dominées par le Paris Saint-Germain, la Ligue 1 offre enfin un peu de suspense… Dilemme. Alors, le supporteur décide de zapper d’une chaîne à l’autre, un peu honteux. Le football est l’opium du peuple, et il se sait dépendant… (Lire l’article)

J33 – Coup de comm’

Candidat à l’élection présidentielle, Emmanuel Macron a récemment déclaré sa flamme à l’Olympique de Marseille. Dans un football français polarisé par la rivalité Paris-Marseille révélatrice de vieux enjeux socio-culturels, voilà une prise de position étonnamment tranchée pour celui que ses adversaires accusent d’être « d’accord avec tout le monde ». Dans des campagnes électorales où tout est précisément calculé par les conseillers en communication, le supporteur voudrait que le choix du club fût celui du cœur. Il n’en est rien, les clubs ont une image qu’il est plus ou moins recommandable d’associer à celle d’un candidat. Alors, pourquoi ce choix en apparence clivant pour le candidat du consensus ? (Lire l’article)

J32 – Les fils de Samson

Contre Lille, Mario Balotelli a inscrit un doublé. L’efficacité retrouvée de la plus célèbre crête de Ligue 1 offre l’opportunité de s’interroger sur les rapports complexes des footballeurs à leur coiffure. À première vue, la coupe de cheveux participe de la mise en valeur du corps, au même titre que le tatouage. Le corps est un instrument de travail dont on prend soin. Son efficacité suscite une fierté qui mérite d’être rendue publique. On se souvient du même Balotelli, torse nu, immobile, tous muscles bandés après son chef-d’œuvre contre l’Allemagne à l’Euro 2012 : le rapport amoureux de l’artisan à ses outils. (Lire l’article)