J6 – Les beaux infidèles

“Footbologies” : les mythes et les représentations propres à un championnat de football analysés journée après journée de Ligue 1.

En football, il n’est pas de crime assez grave que les performances d’un joueur ne puissent racheter, ou presque. Le but est rédempteur, il purifie de tout péché. Incarnation vivante de cette grâce : Evaeverson Lemos da Silva, dit Brandão. Accusé de viol en 2011 (non-lieu), condamné à un mois de prison ferme pour violence avec préméditation en 2014, il traîne aujourd’hui son club devant les prud’hommes pour réclamer les salaires impayés pendant les six mois de sa suspension. Et malgré tout Brandão joue toujours pour le FC Bastia, et ses buts pèsent dans la balance plus que tous ses écarts. On pardonne tout à l’attaquant qui marque : la violence, le dopage, la débauche, l’arrogance et l’appât du gain. Tout, sauf l’infidélité au maillot…

En 2014, deux joueurs quittaient l’Olympique de Marseille : Souleymane Diawara après cinq saisons, et Mathieu Valbuena, après huit. En hommage, leurs numéros respectifs furent retirés, une première dans le club de Papin, Skoblar et Waddle. Un an plus tard, Diawara était incarcéré deux mois à la prison des Baumettes, accusé d’extorsion, et libéré sous contrôle judiciaire. Valbuena, de son côté, passait un an au Dynamo Moscou avant de signer à l’Olympique lyonnais. Aussitôt, son numéro de maillot était remis à disposition à l’OM. Pas celui de Diawara…

La fidélité ! Sous contrat à l’OGC Nice, Diawara a eu l’élégance de purger sa peine dans une prison marseillaise, alors que Valbuena s’est engagé avec le rival lyonnais. Comme celui des truands, le système de valeurs du football lui est propre. Pour les premiers, il n’est pas pire crime que la délation ; dans l’autre cas, c’est la trahison. La raison en est simple, les supporteurs de Liverpool la reprennent chaque samedi en chœur : you’ll never walk alone ! Pour le supporteur, le club est la mère de toutes les des solidarités. On divorce, on s’éloigne de ses amis, on perd son travail, on change de ville ou de pays, on se fâche avec sa famille ou ses enfants, mais le club, lui, est toujours là. Pour ceux dont la vie n’a pas de ces certitudes qu’apporte la richesse, c’est un réconfort. Dans le chaos du monde polychrome, les couleurs du club sont un repère. L’amour du club, c’est la stabilité émotionnelle, c’est la sécurité de l’emploi, c’est l’assurance-vie. Les joueurs changent, les dirigeants aussi, les générations de supporteurs se succèdent et on construit parfois un nouveau stade, mais peu importe : l’avenir sera fait des mêmes chants repris ensemble, de la même mémoire partagée, des mêmes valeurs.

Le club est la seule histoire d’amour qui ne finit pas mal. Mieux, c’est la seule histoire d’amour qui ne finit pas. Pour les joueurs et dirigeants, c’est une responsabilité : frivolité tant qu’on voudra, mais pas avec le club. Les amants éconduits pardonnent mal les serments d’amour éternels ; avant de jurer fidélité en embrassant l’écusson, certains joueurs devraient le mesurer, qui sont comme ces amants dont le corps est tatoué de noms de femmes plus ou moins bien effacés. Qu’ils s’engagent avec le rival, et c’est le dogme de l’infaillibilité du club qui est remis en cause. La solidarité se désagrège, les bases du système de valeurs du supporteur en sont ébranlées, et la stabilité du point d’appui sur lequel –comme Archimède– il soulevait son monde. C’est comme découvrir soudain que la terre n’est pas plate : on ne peut plus croire en rien.

Bien sûr, le joueur d’un seul club appartient au passé, comme la fidélité en amour. Union libre et divorce sont la norme, le supporteur le sait. Toutes sauf ma mère, jure le truand. Tout sauf mon club, répond le supporteur. Le club et la mère : la dernière vertu, la dernière probité. Malheur à qui leur manquera de respect ! Voilà comment il faut interpréter la rancœur du Vélodrome à l’égard de son ancien joueur lors de la réception de Lyon : à l’aune de la passion passée. Pendant des années, le supporteurs marseillais n’a pas seulement arboré le maillot de Valbuena, il a aussi porté les caleçons de sa marque de sous-vêtements. Ce n’est pas rien, une telle intimité… Alors, condamnables les jets de bouteilles, les insultes et les maillots brûlés, de toute évidence, mais au titre de crime passionnel. Et la passion, en amour comme en football, reste une circonstance atténuante.

Sébastien Rutés
Footbologies

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