12. Je t’aime, je t’aime

Quelque chose là-haut : tous les quinze jours, un nouvel épisode d’une histoire simple et terrible. Il y a quelque chose là-haut qui m’obsède. Quelque chose dans le ciel, ou dans ma tête peut-être.

“À quoi se rend-on compte que l’on vieillit ?” avait lancé un mathématicien en ouvrant une conférence à laquelle j’assistais je ne sais plus où, pas plus d’ailleurs que je ne me souviens de son sujet. Eh bien, à deux choses, avait poursuivi l’orateur. La première, c’est que l’on perd la mémoire. “Et la seconde, euh… la seconde, je ne m’en souviens plus.” Cette classique opening joke m’avait fait rire à l’époque. Aujourd’hui elle peine à me faire sourire. J’ai encore assez de mémoire pour me rappeler la blague, mais c’est l’exposé qui a suivi dont j’aimerais me souvenir. Quelque chose autour du chaos je crois, cette théorie tissée de phénomènes imprédictibles, d’attracteurs étranges et de papillons dont un simple battement d’aile finit par soulever une tempête à l’autre bout du monde. La théorie est élégante d’un point de vue mathématique mais consternante à tous les autres car elle signifie que le cours d’une vie est incontrôlable, que les petits incidents d’hier sont susceptibles de se muer en catastrophes, que le temps avance comme un raz de marée, comme je m’en rends douloureusement compte aujourd’hui.

Tout bien pesé, il me semble que ce conférencier n’était pas venu parler de chaos mais des principes mathématiques qui gouvernent la dégénérescence neuronale, car il en existe. Tout cela s’embrouille dans mon esprit. La date de la causerie par contre, je me la rappelle parfaitement : le 17 octobre 1996. Elle est gravée en moi parce qu’en sortant de la salle j’ai croisé un camarade avec lequel j’avais fait mes études près de trois décennies auparavant, et que cette rencontre allait avoir pour moi des conséquences ravageuses.

Éric est venu vers moi comme si nous nous étions quittés la veille. Magie de ce genre de retrouvailles où, en quelques secondes, chacun se remet dans la peau de celui qu’il fut comme on enfilerait une vieille panoplie à une vitesse de transformiste. En un clin d’œil, Eric et moi sommes ainsi redevenus les étudiants d’hier, aux cheveux blancs près, avec nos tics de langage et notre familiarité d’anciens d’une même promo. Nous sommes allés prendre un café pour échanger quelques souvenirs et, au moment de nous quitter, nous nous sommes promis de nous retrouver pour un déjeuner tout en sachant pertinemment que cette nouvelle rencontre n’aurait jamais lieu puisque le charme des retrouvailles était déjà épuisé. Par ailleurs, ces quelques minutes de conversation avaient suffi pour que nous prenions conscience que nous étions devenus étrangers l’un à l’autre. L’expérience partagée de nos années d’études pesait désormais bien peu à côté de ce que nous avions vécu depuis, et puis qu’avais-je à faire avec un type qui était devenu ingénieur commercial chez IBM et portait une cravate bleu électrique ?

Malgré tout, en me serrant la main au moment de nous quitter, Eric a proposé que l’on fasse signe à Marc pour qu’il se joigne à notre déjeuner.

– Marc ?
– Oui, Marc Lantier.
– Excuse-moi mais je ne vois absolument pas de qui tu parles, ai-je répondu, très embêté.
– Mais enfin Marc, le type avec lequel on a fait notre projet de dernière année ! Marco, quoi !

Je ne me souvenais d’aucun Marc, d’aucun Marco. Éric a semblé tomber des nues ; il a sorti illico son agenda pour que nous fixions d’ores et déjà une date pour ce déjeuner à trois, s’exclamant : “Alors ça, je n’en reviens pas ! Comme si on pouvait oublier un type pareil …”. Une nouvelle rencontre aurait donc bel et bien lieu. Avec en sus un certain Marc, ou Marco, que j’avais totalement évacué de ma mémoire.

Pendant les jours qui ont suivi, j’ai fouillé mes souvenirs à la recherche d’éléments susceptibles de ressusciter ce camarade fantomatique, mais en vain. Comme je n’avais gardé aucun contact avec les anciens de ma promo, il me fallait croire Éric sur parole : un ingénieur commercial peut avoir des dispositions pour l’affabulation, mais en ce cas précis je ne voyais pas quel profit il aurait pu en tirer.

Éric et moi avions consacré notre dernière année d’études à un projet assez cocasse. Un fabricant de Cocottes-minute voulait automatiser le contrôle de la qualité de ses produits. À la sortie de la chaîne de fabrication, chaque cocotte recevait un coup de marteau et, en écoutant le son rendu par la cuve en aluminium, un expert pouvait tout de suite dire si le métal avait été correctement fondu ou non : un son clair et prolongé indiquait un produit conforme, un son mat et bref signalait un défaut de structure. C’était aussi bête que cela. Comme l’industriel ne voulait pas continuer à payer des types pour taper sur les cocottes en tendant l’oreille, il avait demandé à l’école de plancher sur un système de contrôle électronique. Nous, apprentis-ingénieurs, avions eu un an pour la concevoir et la réaliser. Je m’étais occupé de la partie théorique de la chose tandis qu’Éric avait planché sur les composants du dispositif. Comme je fréquentais beaucoup les cinémas à l’époque, l’essentiel de mon travail avait été fait durant les trois derniers mois de l’étude.

– Et le Marc dont tu parles, c’était quoi son boulot dans notre projet ? ai-je demandé à Eric pour tenter de redonner un début de silhouette à ce camarade évaporé.
– Non, vraiment, tu ne te souviens pas ? Alors là, ça me scie ! Eh bien c’est simple : Marc ne foutait rien. Jusqu’au jour où tu l’as chopé dans un coin en lui menaçant de lui foutre ton poing dans la gueule s’il continuait à glander. Ce que tu as d’ailleurs fini par faire. Ça, quand même, tu devrais t’en souvenir !
–J’ai fait quoi ? Je l’ai frappé ?
– Arrête de jouer au con ! Ça a fait un énorme scandale. Tu as été viré pendant une dizaine de jours. Ça, tu ne peux pas l’avoir oublié !”.

Si je doutais avoir jamais connu un Marc Lantier, j’étais absolument certain d’être incapable de violence. Cette histoire n’avait aucun sens. Et pourtant elle en avait bien un. Qui, finalement, n’en aurait guère plus.

C’est au milieu des années 90 qu’Internet a surgi dans nos vies. Le web, le courrier électronique, les forums : nous ne savions pas trop quoi attendre de ces outils, pas plus que nous ne savions les maîtriser. L’e-mail, en particulier, était un nouveauté délicate à manier. Ce mode de communication conjuguant l’instantanéité d’une conversation téléphonique et l’intimité d’un échange épistolaire induisait des rapports de fausse proximité. Cela pouvait vite déraper avec des correspondants du sexe opposé. En outre le Web permettait de retrouver instantanément la piste de vieilles connaissances. Comme à l’époque j’étais déjà journaliste et que la publication pour laquelle je travaillais avait eu l’idée idiote, pendant quelques mois au moins, de joindre à la signature des rédacteurs leur adresse mail, j’avais reçu plusieurs messages de gens perdus de vue qui me demandaient de mes nouvelles et me donnaient des leurs. Notamment un mail d’une certaine Françoise qui me glissait à la fin de son message un “Je t’embrasse” bien troublant car nous ne nous étions jamais embrassés. D’elle, je me souvenais bien.

Françoise était la plus jolie fille de la promo, qualité relative dans une école d’ingénieurs où les top-models étaient rares, mais elle avait un charme singulier qui tenait beaucoup, je dois l’avouer, à sa poitrine surdimensionnée. Je lui ai répondu avec des mots dont chacun m’a semblé receler un abîme de sous-entendus, l’embrassant virtuellement à mon tour. Puis ce post-scriptum : “Sais-tu ce qu’est devenu Marc Lantier ?”. Le déjeuner qui nous réunirait ce fameux Marc, Éric et moi devait avoir lieu quelques jours plus tard. Réponse de Françoise par retour de mail : “Je lui ai parlé pas plus tard que ce matin : Marc est mon mari “.

Il y avait dans cette phrase une bonne et une mauvaise nouvelles. La mauvaise était que Françoise n’était plus un cœur à prendre, mais à vrai dire, ce n’est pas son cœur que j’avais en tête, et puis il était un peu tard. La bonne était que l’existence de Marc était confirmée, qu’il n’était donc pas le produit de l’imagination d’Éric. Mais était-ce vraiment là une bonne nouvelle ? Cet effacement complet de Marc de ma mémoire, j’en étais venu à le mettre sur le compte de mon inconscient ; celui-ci avait dû enterrer le souvenir de ce camarade pour mieux enterrer celui de mon accès de violence à son encontre. L’inconscient, on en parle sans trop y croire jusqu’au jour où on le voit à l’œuvre, et ce jour semblait venu.

À la fin de nos études, Éric et moi — et ce fameux Marc, donc — nous sommes donc échinés pendant près d’un an à analyser les spectres de fréquences produits par des Cocottes-minute sous l’effet d’un marteau. Je crois que j’aurais préféré me pendre. J’avais choisi ce projet par défaut parce que le terme de spectre présent dans l’énoncé évoquait vaguement l’au-delà, ce qui n’est pas totalement fortuit puisque spectrum est le mot latin pour image, ou apparition. La réalité du travail était nettement plus prosaïque. Comme une cloche défectueuse, une cuve d’autocuiseur mal fondue rend un son sourd car les fréquences aiguës en sont absentes. Déceler cette absence avec un peu d’électronique n’était pas bien difficile. Si peu en fait que j’ai passé la majeure partie de mon année enfermé à la Cinémathèque et les salles de répertoire du Quartier Latin, comme je l’ai déjà signalé. A vingt et quelques années, je découvrais le cinéma et j’avais un bon siècle de chefs-d’œuvre à visionner. Sur les grands écrans s’agitaient des spectres beaucoup plus passionnants que ceux que produisaient l’oscilloscope de notre labo.

Ce n’est que trois mois avant le terme du projet que nous nous sommes aperçus qu’il y avait un gouffre entre la théorie et la pratique, et que concevoir nos circuits allait quand même demander un certain effort. Je me rappelle avoir été pris de panique, une panique doublée d’un sentiment de culpabilité puisque j’avais mis le projet en retard. Il faut croire que cela m’a rendu violent et que Marc en a fait les frais.

Le jour J, nous devions nous retrouver tous les trois dans une pizzeria de la rue des Canettes à Paris. J’avais du mal à contenir mon émotion. D’une part parce que j’allais faire un grand bond dans le temps qui me ramènerait plus de trente ans en arrière, avec des vertiges peut-être proustiens. D’autre part parce que j’appréhendais ma réaction face à Marc dans la mesure où sa présence me renverrait à un épisode mystérieusement disparu de ma tête. Et si j’allais lui mettre mon poing dans la figure d’entrée de jeu, sous le regard consterné des autres clients ? Et si c’était lui qui me boxait, histoire de remettre les compteurs à zéro ? Au fond de moi, je savais bien que rien de cela ne se produirait, mais qu’importe : mon lointain accès de violence planerait sur le déjeuner et cela me mettrait mal à l’aise puisque je n’avais apparemment pas soldé cet incident. Pire, je l’avais enfoui. Au moment même où je suis arrivé devant le restaurant, j’ai su que je n’entrerais pas. Ce saut dans le passé était trop difficile à faire, il comportait trop d’incertitudes, de dangers.

J’ai fait demi-tour et envoyé un texto à Éric : “Désolé de vous faire faux bond les amis. Mon journal m’envoie en reportage à Bordeaux. Salue Marc de ma part. On remet ça très vite “. Je m’en suis voulu de ma lâcheté, tout en me demandant pourquoi j’avais choisi Bordeaux plutôt que Marseille ou Toulouse. Au moins cette occasion avortée m’avait-elle ramené quasiment intact un fragment de mon passé : la panique. Éric a répondu instantanément : “Dommage pour toi, Françoise était là aussi. Bon voyage. À plus “.

Je me suis arrêté manger une omelette au Café de la Mairie, à quelques mètres de la pizzeria, d’où je pourrais surveiller la sortie de mes amis et enfin entr’apercevoir ce mystérieux Marc. Jamais je ne les ai vus passer. Peut-être étaient-ils repartis par la rue du Four plutôt que la rue Saint-Sulpice.

Bien avant que l’école ne me relâche dans la nature avec en poche un diplôme d’ingénieur, peut-être même dès que j’y ai mis les pieds, j’ai su que je ne ferais pas ce métier très longtemps. Je n’allais tout de même pas passer le reste de ma vie dans les réunions de service et la prose effroyable des rapports de projet. Durant ces cinq longues années d’études, j’ai été comme absent de moi-même, si bien qu’il ne m’en reste aujourd’hui que peu de souvenirs, peu d’images. C’est comme si j’avais rêvé tout cela. Je ne saurais même pas décrire les salles de cours où j’ai passé des centaines d’heures à absorber des maths, de la physique et de la théorie des réseaux. Je n’étais pas là, tout simplement. Mais alors où étais-je ? Et par quel miracle ai-je pu décrocher ce diplôme ?

Je sais seulement que les mois qui ont suivi ma sortie de l’école ont été douloureux car il m’a fallu alors ramasser les morceaux de celui que j’étais avant d’y entrer et tenter de me reconstruire sur ces ruines, alourdi des blessures probablement inguérissables que m’avait infligées ce conditionnement scolaire.

Je n’ai pas repris contact avec Éric par la suite, pas plus que lui n’a essayé de me revoir. J’avais donc réussi à échapper à une pénible réunion d’anciens élèves. C’est Françoise qui s’est manifestée quelques semaines plus tard, à ma grande surprise. Ce fut une nouvelle fois par le biais d’un mail dans lequel elle me proposait que nous déjeunions ensemble, rien que tous les deux. Son message n’évoquait ni l’école ni le passé ; elle voulait me parler d’un projet sans toutefois en préciser la nature. Ma curiosité a fait que je me suis bientôt retrouvé attablé avec elle. Françoise avait elle aussi beaucoup changé : ses jolies formes avaient fondu, ses traits s’étaient affaissés mais son regard avait une acuité que je ne lui avais jamais connue. Ces yeux bruns très fixes aux pupilles dilatées mettaient en confiance, ils donnaient le sentiment d’avoir en face de soi une interlocutrice attentive. Mais en même temps ce regard m’a inquiété car il semblait capable de fouiller mon âme bien en-dessous de sa ligne de flottaison, or j’avais le sentiment diffus que j’avais des choses à cacher, sans bien savoir lesquelles.

Comme moi, Françoise avait laissé tomber sa carrière d’ingénieur, mais pour se lancer dans la psychologie, elle. Psychologue pour enfants elle était désormais, et c’est précisément de cela qu’elle voulait me parler. Elle venait d’entamer un projet de recherche sur les “compagnons imaginaires”, ces êtres invisibles auxquels les jeunes enfants parlent, avec lesquels ils jouent, qu’ils peuvent décrire mais que les parents ne peuvent pas voir. Le phénomène est plus fréquent que l’on ne croit : des études ont montré que près des deux tiers des gamins voient surgir dans leur vie, habituellement vers l’âge de trois ou quatre ans, un ami imaginaire qui les accompagne jusqu’au début de leur scolarité. Ensuite, la plupart du temps, ils l’oublient complètement. D’où l’importance d’interroger les enfants pendant qu’il sont encore habités par leur “visiteur”. C’est ce à quoi s’employait Françoise.

Quelques années auparavant, j’avais écrit un long article sur le sujet, qu’elle se trouvait avoir lu. Elle voulait que je lui donne les références des articles universitaires sur lesquels je m’étais appuyé. J’ai trouvé extraordinairement cocasse que Françoise aborde un tel sujet avec moi, moi qui n’était pas foutu de me souvenir d’un ancien camarade bien réel, lequel de surcroît se trouvait être son mari. Il m’a paru curieux qu’elle n’éprouve pas le besoin de me parler d’entrée de jeu du singulier trou de mémoire dont j’étais victime puisqu’elle avait certainement été mise au courant par Éric. Je fus en fait plus soulagé que surpris car, de cette façon, notre conversation s’est cantonnée à son projet de recherche. De Marc il ne fut jamais question.

Nous avons ainsi parlé d’avenir et non pas de passé, d’êtres imaginaires et non pas de vieilles connaissances, de recherche et non pas de handicap (quel autre nom donner à mon amnésie ?). Je lui ai promis de lui envoyer mes notes, pour autant que j’arrive à les retrouver dans le fatras de documents qui encombrait mes armoires ; toutefois, lui ai-je dit, les meilleures sources sur le sujet se trouvaient dans les romans. Mary Poppins, où les bébés de la famille Banks sont capables de comprendre ce que racontent les étourneaux posés sur la fenêtre, et ne veulent pas croire leur super-gouvernante lorsque celle-ci leur affirme que, devenus adultes, ils ne le pourront plus. Ou encore telle nouvelle de J.D. Salinger dans laquelle une mère demande à son enfant pourquoi il dort calé sur le bord de son lit, ce à quoi l’enfant répond que c’est pour ne pas gêner Mickey Mickerano, la créature invisible qui partage ses nuits. Françoise semblait cependant bien plus intéressée par le nom des chercheurs que j’avais pêchés dans la Developmental Psychology Review et le Journal of Genetic Psychology.

Au moment de nous quitter, je me suis senti obligé de lui demander des nouvelles de Marc. Elle m’a simplement répondu : “Il va bien, il m’a dit de te transmettre son bonjour “. Et à ma stupéfaction, elle s’en est tenue là. Peut-être voulait-elle ne pas rouvrir une vieille blessure. L’incident qui m’avait opposé à son mari était-il à ce point scandaleux qu’il ne fallait plus l’évoquer ?

Nous vivons dans nos souvenirs bien plus que dans le temps présent. Vladimir Jankélévitch parlait du présent comme d’un instant fugitif entre le “pas encore” et le “déjà plus”, c’est-à-dire un presque rien, et l’on ne peut pas mieux dire à quel point ce présent est une illusion. Quant à l’avenir, il est en majeure partie imprévisible, donc guère plus palpable. Si bien que nos pensées sont le plus souvent habitées par le passé, ou plus exactement par le souvenir que nous en avons. Le cerveau ne se lasse pas de nous resservir des événements qui se sont produits il y a dix ans, ou dans la minute juste écoulée. Ou qui peut-être ne sont jamais produits car nous vivons dans un pays de ruines et de mirages : ruines puisque tout s’effondre au fur et à mesure que nous avançons – cela s’appelle l’oubli –, et mirages puisque les images qui veulent bien apparaître ont souvent peu à voir avec ce qui est réellement advenu. Nous avançons dans un train fantôme rempli des miroirs déformants d’un Palais des glaces. Écrivant cela, je m’aperçois que les fêtes foraines de mon enfance ont décidément forgé une bonne partie de ma vision du monde.

Mon dossier “Amis Imaginaires” – une chemise épaisse d’une bonne quinzaine de centimètres de papier –a naturellement été le dernier à remonter des fouilles entreprises dans ma documentation. Je me suis mis à le relire par curiosité : le sujet m’avait captivé à l’époque, il me captivait plus encore. J’ai été amusé de retrouver, pris rapidement en note, les témoignages de trois amies et connaissances qui avaient bien voulu me confier leurs propres expériences. L’une se souvenait d’avoir longtemps conversé avec une fée ; une autre, vers l’âge de trois ou quatre ans, parlait avec le pilote d’un petit avion qui venait se poser au pied de son coffre à jouets ; une dernière avait oublié avoir eu une amie imaginaire mais ses parents s’en souvenaient fort bien : la copine invisible avait pour prénom Marie et elle était alternativement gentille et méchante.

Je me suis demandé si Françoise, en me parlant d’amis imaginaires, n’avait pas voulu m’adresser un message subliminal, comme une façon détournée de me parler de Marc. Comme si, en évoquant ces êtres qui nous hantent quelques années puis disparaissent, ma camarade avait voulu me mettre sur une piste. Je pouvais difficilement concevoir Marc en “compagnon imaginaire”. Nous étions même dans le cas de figure inverse, celui d’un être bien réel que je n’arrivais même plus à imaginer. Et puis Françoise, sans vouloir l’offenser, n’était sans doute pas aussi subtile que cela. Ou alors elle l’était à un point phénoménal.

Ma mémoire est saturée de livres et de films, leur fiction se mêlant à la réalité toute relative de mes souvenirs au point qu’il m’arrive de ne plus distinguer la première de la seconde. Et c’est bien ainsi. Mais ces souvenirs-là ne sont pas plus fiables que les autres, il suffit pour s’en rendre compte de relire un livre ou revoir un film que l’on croyait connaître par coeur. Chantier permanent de destruction et de reconstruction, la mémoire est elle-même une manière de fiction. Juste retour des choses d’ailleurs : la fiction n’est-elle pas une forme de mémoire ?

Un critique de cinéma avait, à l’occasion de la ressortie d’un film d’Alain Resnais, commencé son article par cette jolie formule : “On oublie tout, sauf les films sur la mémoire “. Il s’agissait de Je t’aime Je t’aime, œuvre maudite qui aurait dû être présentée au festival de Cannes en 1968 mais que les événements de Mai avaient fait passer à la trappe : le festival s’était mis en grève avant sa projection. C’est l’histoire de Claude Ridder, interprété par le regretté Claude Rich, qui, après une tentative de suicide, devient le cobaye de scientifiques travaillant sur une machine à remonter le temps. Aussitôt entré dans l’engin, Rich/Ridder se remet à vivre une histoire d’amour impossible avec une certaine Catherine, mais comme la machine fonctionne mal, les épisodes de cette aventure se rejouent dans le plus grand désordre.

Le film de Resnais, que j’ai dû voir une bonne douzaine de fois, m’a tant marqué qu’à l’occasion de sa ressortie quarante ans plus tard je suis allé rendre visite à Claude Rich, chez lui à Orgeval. Mon métier de journaliste me permettait ce genre de fantaisie. L’acteur m’a reçu très gentiment, il aimait évoquer ce film ; il considérait même y avoir tenu son meilleur rôle au cinéma. Je venais le faire parler des souvenirs du tournage mais en fait j’avais surtout envie de savoir quelle distance séparait la personne Claude Rich du personnage Claude Ridder qu’il avait incarné à l’écran. Eh bien je me suis vite rendu compte que cette distance était pratiquement nulle. L’acteur était cet homme à la fois distrait et tourmenté que Resnais avait plongé dans les affres d’une réminiscence chaotique. Un être de fiction s’était matérialisé devant moi. Je fus sur le point de défaillir dans la belle maison d’Orgeval.

Cette rencontre, qui avait eu lieu peu de temps après mon déjeuner avec Françoise, m’a fortement ébranlé, plus qu’elle n’aurait dû en tout cas. Il est vrai qu’à l’époque je me débattais contre beaucoup de fantômes, qu’il n’est pas nécessaire de convoquer ici. Mais il y avait une telle accumulation de coïncidences, et la mémoire me jouait tant de tours ! Autour de moi s’était mise à danser une farandole de spectres, ceux de mon imagination, ceux de mon amnésie, ceux du cinéma et même ceux des oscilloscopes de mon ancien laboratoire. Je m’étais retourné vers mon passé pour constater qu’il n’était qu’un sillage d’illusions et d’hallucinations ; le socle sur lequel je m’étais bâti, que je croyais de granit, n’était que de sable. Tout cela par la faute d’un camarade d’école revenu des limbes, d’un autre disparu corps et biens et d’un film qui me hantait. Tout à coup je n’étais plus sûr de rien, sauf de ceci : notre mémoire est notre identité, et lorsqu’elle nous trahit c’est tout notre être qui se fissure.

À toutes fins utiles, j’ai fini par ouvrir l’annuaire des anciens de mon école. J’y ai constaté que n’y figurait aucun Marc Lantier. Personne de ce nom n’avait jamais appartenu à ma promotion, ni à aucune autre.

Alors, chose que je ne m’explique toujours pas, j’ai décidé de ne plus penser à ce Marc fantomatique, n’ai pas cherché à reprendre contact avec Éric, n’ai retourné aucun appel de Françoise. Ce contact soudain avec ce qu’il faut bien appeler l’irrationnel (à moins que l’on m’ait fait une blague, tout simplement), j’ai préféré ne pas le sonder. Je m’explique d’autant moins ce manque de curiosité que, ancien ingénieur et journaliste, je suis naturellement enclin à vouloir comprendre, à percer les mystères dans la mesure de mes moyens. Mais cette fois, non : face à l’irrationnel, j’ai eu un comportement fort peu rationnel.

Aujourd’hui, je pense que j’ai bien fait. Il est des choses qu’il ne faut pas chercher à comprendre car, parfois, le mystère nous enrichit plus que l’expérience. Ce Marc mystérieux devait m’être aussi précieux que le jingle qui me tombait du ciel durant mon enfance. Autant les laisser l’un et l’autre dans les limbes, autant qu’ils continuent de planer autour de moi comme des anges ou des démons familiers.

Voilà, tout cela pour dire que j’étais prévenu. Avec le poète Jaume Pont, j’aurais dû me dire : Arrête-toi seulement, penche-toi seulement, et, les yeux fermés, laisse l’Inconnu te pénétrer avec la voix du désir. Ou alors, avec Proust, que La réalité n’est jamais qu’une amorce à un inconnu sur la voie duquel nous ne pouvons aller bien loin.

Pourtant, après mes aventures africaines puis parisiennes, j’ai fait l’erreur de chercher à comprendre, et ce fut bien la plus grave de mon existence.

Édouard Launet
Quelque chose là-haut