Retour à Birkenau pour Julien Odoul (et Nadine Morano)

Des ordonnances littéraires destinées à des patients choisis en toute liberté et qui n’ont en commun que le fait de n’avoir rien demandé.

La clinique était en alerte : l’épidémie d’une maladie que l’on croyait pourtant éradiquée – nous autres, membres du corps médical, avions longtemps cru le vaccin tellement efficace et accessible qu’il nous paraissait impensable que la maladie se propageât de nouveau au-delà de quelques foyers ponctuels et circonscrits – battait son plein. Dans la cohue des patient.e.s plus ou moins gravement atteint.e.s, je me frayai un chemin jusqu’à la salle de déchocage où avait été admis un cas particulièrement grave. L’homme était encore conscient, malgré le mal qui le rongeait. C’était Julien Odoul. Il était le Patient Zéro. Zéro tout. Ou plutôt, zéro rien : zéro morale, zéro civisme, zéro dignité. Il souffrait de cette pathologie redoutable qu’est la haine, souche raciste. Il en avait fait quelques jours plus tôt une crise spectaculaire, en dévoyant les lois de la République qu’il dit pourtant lui être si chères. Sa crise fut déclenchée par un stimulus extérieur pourtant tout à fait anodin et banal : une femme qui accompagnait la classe de son fils au Conseil régional de Bourgogne-Franche-Comté.

Cas de conscience

J’envisageai un bref instant de ne pas le prendre en charge. Je me sentais prise au piège par ce patient. Le soigner, rendre son traitement public, ce n’était donner que trop de crédit aux manifestations de sa maladie. Ces manifestations des patient.e.s atteint.e.s de haine avaient régulièrement été réveillées ces dix dernières années par des stimuli extérieurs et avaient eu pour effet opportun de faire oublier les crises sociales, comme l’avait révélé une étude de notre consœur Mona Chollet. Et cela coïncidait parfaitement : l’environnement social était à ce moment particulièrement chargé et il fallait de nouveau jeter un voile, bien impudique, sur les sujets de réel mécontentement. Plusieurs patients de renom, plus ou moins habitués du service, avaient d’ailleurs déclaré en même temps des poussées de la maladie. Christophe C. par exemple, sous surveillance depuis quelques temps, avait tenu des propos incohérents parlant de « signaux faibles » repérables à leur « hyperkératose au milieu du front ». Un certain Jean-Michel B. présentait une forme particulièrement sournoise de la pathologie, faisant de lui un porteur très malsain.

Épidémie

Mais ne pas soigner Julien Odoul, c’était prendre le risque de le renvoyer chez lui sans tenter de contenir l’épidémie. Celle-ci se répandait comme une traînée de poudre de perlimpinpin. Nous avions par exemple dû traiter la veille en urgence notre patiente éternellement confinée, Nadine M., dont le système immunitaire était tellement faible qu’elle attrapait tout ce qui passait. Alors qu’une infirmière tentait de lui faire prendre conscience de la gravité de la maladie, elle s’était laissé aller à une crise délirante comme elle en faisait plusieurs par an, affirmant à propos des larmes du petit garçon victime collatérale de l’attaque d’Odoul : « Ses larmes sont dues à cette maman qui ne respecte pas le mode de vie français […]. Elle est responsable des larmes de son enfant ».

Sachant la haine non mortelle pour le porteur mais extrêmement dangereuse pour les autres et me raccrochant au serment que j’avais prêté et auquel je décidai de me tenir, je ravalai mes atermoiements.

Prise en charge

Retour à Birkenau, de Ginette Kolinka, coécrit par Marion Ruggieri (Grasset, 2019)« Puisque vos parents ont visiblement refusé la vaccination dans l’enfance, je vous injecte une dose palliative de Retour à Birkenau, de Ginette Kolinka, coécrit par Marion Ruggieri (Grasset, 2019). Comment ça trop facile ? »

Ginette Kolinka est l’une des dernières voix survivantes de la Shoah. Nous serons bientôt en manque de ces précieux témoignages. La résurgence de la haine raciste et de l’antisémitisme, y compris de l’autre côté du Rhin, nous démontrent – puisqu’il le fallait encore – à quel point ils sont nécessaires, vitaux même. Ginette Kolinka, donc, fut déportée à l’âge de 19 ans avec son petit frère, Gilbert, âgé de 12 ans, et son père. La famille avait subi la frénésie législative antisémite, interdictions sur interdictions, exclusions sur exclusions. Elle fut dénoncée, par deux fois, à Paris puis à Avignon où elle avait trouvé refuge. Oui, dénoncée, dans cette douce France où la famille voulait s’assimiler, jusqu’à refuser de parler yiddish. Dans cette douce France qui encourage aujourd’hui, au nom de la vigilance, la dénonciation généralisée, jusqu’à l’effrayante grille de délation de l’Université de Cergy.

Marseille, Drancy, Birkenau, Raguhn, Theresienstadt. Le trajet vers la fin de l’humanité. Là où « il faut être héroïque pour partager ». Là où l’on dit qu’on « s’organise » quand on vole pour ne pas mourir. Là où, croyant épargner une marche pénible à un frère trop jeune et à un père trop fatigué, on leur conseille de « monter dans le camion ». Là où on ne descend du camion que pour partir en fumée. Là où on meurt de faim. Là où les « Musulmanes » étaient juives. Là où il n’y a pas d’après.

Ginette Kolinka y fit la rencontre de Simone et Marceline. Toutes trois eurent un après. Ginette Kolinka revint sans son père, sans son frère. Retrouva sa mère et ses sœurs pour une autre vie où rien ne serait comme avant, évidemment. Avant, elle pleurait « en lisant la Comtesse de Ségur ou au cinéma […]. Maintenant [elle] ne pleure plus, [elle] est un peu dure ». Dans cette vie d’après, elle se dit que « si un jour [elle a] un enfant et que ça recommence, [elle] l’étrangle de [s]es propres mains ». Elle se demande aussi « comment ceux qui [les] ont dénoncés ont pu vivre avec ça ».

Je me demandai de mon côté comment mon patient du jour parvenait à vivre avec sa maladie.

Ginette Kolinka écrit : « Aux élèves, je le répète : c’est la haine qui a fait ça, la haine pure […]. Si vous entendez vos parents, des proches, des amis, tenir des propos racistes, antisémites, demandez-leur pourquoi. Vous avez le droit de discuter, de les faire changer d’avis, de leur dire qu’ils ont tort. » C’est là le principe le plus actif du vaccin. Pour endiguer l’épidémie, il faut dire, montrer aux malades qu’ils ont tort. La prophylaxie comme seul remède véritable.

« J’ai eu la chance de revenir et de reprendre une vie normale, et d’être très heureuse. Il ne faut pas être trop intelligent dans la vie. Si vous êtes trop intelligent, si vous réfléchissez trop… »

À lire ces mots, on ne s’inquiéta pas du sort de notre patient, ni des autres contaminé.e.s. Ils et elles vivraient très, très heureux.ses, peut-être pour longtemps. C’est le sort de leurs victimes qui nous préoccupe, et c’est la raison pour laquelle, malgré nous, nous continuerons à tenter de les soigner.

Dr Brestic
Ordonnances littéraires

Retour à Birkenau, de Ginette Kolinka, coécrit par Marion Ruggieri, Grasset, 2019, 13 €