7. The Trip

Quelque chose là-haut : tous les quinze jours, un nouvel épisode d’une histoire simple et terrible. Il y a quelque chose là-haut qui m’obsède. Quelque chose dans le ciel, ou dans ma tête peut-être.

Les trois jeunes acolytes de Myers n’étaient pas hostiles, au contraire : à bord, ils se sont comportés envers moi comme si j’étais un des leurs. Le premier jour, autour d’un déjeuner étonnamment copieux que nous avons pris sur le pont, ils se sont présentés à tour de rôle. Ils étaient tous trois doctorants en ethnologie. Mark, le leader du groupe apparemment, était un ancien étudiant de Myers qui, après être tombé amoureux d’une Brésilienne, avait bifurqué de l’espace vers les tribus amazoniennes — rites et croyances des Tupinambas, ou quelque chose dans le genre. Les deux autres étaient passionnés par le chamanisme et opéraient grosso modo sur le même terrain. Jamais ils ne m’ont parlé de ce qui était arrivé à mes deux camarades photographes, et moi-même je me suis bien gardé d’aborder le sujet de peur de réveiller chez eux des instincts violents, car leur implication dans ces atrocités ne faisait pas de doute. Je me tenais constamment sur mes gardes, c’est qu’on se sent extrêmement vulnérable sur un bateau au milieu de l’océan, en compagnie d’étrangers au comportement imprévisible.

Ce sont eux qui m’ont informé de notre destination : Null Island. Prononcer ce seul nom les plongeait dans une joie indescriptible. Ils effectuaient alors une petite danse de Sioux et entonnaient l’hymne de la nation nullienne : All is dull but Null is all, lost is my soul cause I’m a fool, etc. Ils n’étaient dans le fond pas moins inquiétants que John Myers. Mark se prenait pour Peter Pan, il parlait de Null Island comme du Pays imaginaire, l’île dont J.M. Barrie fait le repaire de son héros qui refuse de grandir. « Et Ilona est notre fée Clochette » avait-il dit pour me la présenter. L’intéressée avait haussé les épaules et traité Mark de « gros débile ». Elle n’avait pas l’air ravie d’être là. De la fée Clochette, je ne sus pas grand-chose ; elle n’était pas bavarde et restait le plus souvent enfermée dans sa cabine. Cette équipée me faisait de plus en plus penser à Calme blanc, ce film australien de Philip Noyce où un couple en croisière recueille un jeune naufragé sur son voilier, jusqu’à ce que… Non, je préférais ne pas me souvenir de la fin.

Myers ne sortait pas souvent sur le pont, lui non plus. Il buvait. Prends l’oseille et tire-toi. Oui, il y avait bien une réplique du film dans les enregistrements ! Et dans son souvenir, c’était celle-ci : « Au bout d’un quart d’heure, j’ai eu envie de l’épouser, et au bout d’une demi-heure j’ai complètement abandonné l’idée de lui voler son sac ». Comment se faisait-il qu’un indien Uitoto perdu dans la forêt, en plein trip qui plus est, ait pu la réciter mot pour mot ? Mais bientôt Myers s’était rendu compte qu’il y avait en fait près des deux tiers du dialogue du film dans sa transcription ! Le reste, c’était des publicités pour des automobiles, des aliments pour chat et des plats surgelés. Voilà qui était proprement renversant. Myers avait fait part à mots prudents de sa découverte à un professeur d’ethnologie de l’université, lequel avait pris la chose à la rigolade : « Il faut croire que là-bas Woody Allen leur tombe du ciel. Ou alors que vous, mon cher garçon, vous êtes tombé sur la tête ».

Myers avait été déçu, puis il avait eu son Eurêka : tombé du ciel ! C’était sa partie après tout. Il avait épluché les programmes de télévision du 8 décembre 1976 et c’est presque sans surprise qu’il avait découvert que le film de Woody Allen avait été diffusé ce jour-là aux États-Unis. Depuis le satellite Alfastar-2, positionné juste au-dessus de la Colombie. Les Uitoto en transe avaient-ils capté ses ondes d’une manière ou d’une autre, malgré le fait que le faisceau d’émission du satellite arrosait les États-Unis et non le sol colombien ? L’hypothèse était ridicule mais Myers n’en voyait pas d’autres, sauf à imaginer que les indigènes avaient appris les dialogues du film par cœur, chose qu’il ne fallait pas exclure malgré tout.

Myers s’était alors souvenu de ces gens qui affirmaient entendre en permanence des émissions de radio dans leur tête. On avait identifié l’origine du phénomène : des plombages dentaires qui, dans leur bouche, agissaient comme des récepteurs-démodulateurs. L’actrice Lucille Ball elle-même avait témoigné avoir connu une telle expérience un jour de 1942 alors qu’elle rentrait en voiture d’un tournage et d’une séance chez le dentiste. Dès lors Myers n’avait plus eu qu’une idée en tête (« Et mes plombages n’y était pour rien ! » éructa-t-il en se trémoussant) : savoir comment les Uitoto se faisaient soigner les dents. Voilà bien le genre de choses qu’il était difficile de découvrir depuis Montréal, surtout qu’Internet n’existait pas à l’époque — et quand bien même : aucune information là-dessus sur le web aujourd’hui. Il aurait fallu retourner au parc de La Paya pour mener l’enquête, mais le doctorant se voyait mal réclamer des fonds pour une expédition si peu en rapport avec son sujet de thèse : Cadre légal et procédures d’allocation des orbites géosynchrones.

L’affaire en était donc restée là, d’autant que Gaviria n’avait retourné aucun de ses appels. Plusieurs années plus tard, Myers avait évoqué cette anecdote devant quelques-uns de ses étudiants, parmi lesquels se trouvait Mark. C’est ce dernier qui m’a raconté la suite. Il s’était amusé de cette histoire d’indiens ventriloques, y avait moyennement cru, puis l’avait plus ou moins oubliée. Jusqu’au jour où, ayant lâché le droit pour l’ethnologie, il s’était retrouvé en mission d’études dans une tribu du nord du Pérou, tout près de la frontière colombienne. Les indiens étaient des Uitoto, nom suffisamment singulier pour que lui revienne en mémoire l’anecdote insensée de son professeur. Profitant d’un peu de temps libre, Mark avait franchi la frontière avec deux condisciples pour se rendre au parc de La Paya. L’idée n’était pas d’aller scruter la dentition des indiens colombiens mais d’assister à une cérémonie similaire à celle que Myers lui avait racontée. Chou blanc : ce genre de rites ne se pratiquait plus depuis des années, leur avait-on dit sur place, mais certains en gardaient tout de même quelques souvenirs. Ils se rappelaient en particulier que les transes des officiants étaient provoqués par une infusion de plante que Mark n’avait eu aucun mal à identifier : le datura.

L’étudiant, né dans une famille de médecins de New York, avait été durant son adolescence un grand aventurier du trip : LSD, champignons, salvia divinorum, pilules diverses. Il s’était bien calmé depuis mais, en Amazonie, il avait récemment testé l’ayahuasca sous le contrôle de chamans : c’était presque une obligation, vu ses sujets d’étude. Cela avait été l’expérience la plus intense et la plus effrayante qu’il ait jamais vécue. Il s’était retrouvé dans un kaléidoscope vertigineux, avec l’impression de visiter à la fois le cosmos et son propre cerveau ; dans l’un et dans l’autre, il avait croisé des créatures démoniaques et toutes sortes d’animaux monstrueux. Il en était sorti ébranlé, pour autant qu’il en fût complètement sorti.

Mais le datura, non, jamais il n’avait essayé. On l’avait mis en garde : ce truc, c’était trop difficile à doser, trop puissant, trop risqué. Il y avait dans ce produit des alcaloïdes de toutes sortes dont les effets étaient difficiles à anticiper. Mark s’était dit que cela ne pouvait pas être pire que l’ayahuasca, et même que cela pouvait être mieux encore. Il n’avait pas été difficile de s’en procurer à La Paya. La préparation de l’infusion, avec l’aide d’un indien qui disait s’y connaître (assez peu, en fait), avait été plus délicate. Les deux premiers essais avaient été cauchemardesques, et leurs seuls effets une intense panique. Mark avait cru devenir aveugle. Mais le troisième avait été plus fructueux, et à ses compagnons, qui n’avaient rien pris pour le surveiller, il avait dit avoir éprouvé des sensations extraordinaires sans toutefois être capable de les décrire précisément. Tout ce dont il se souvenait, c’est qu’il avait eu l’impression d’entendre des milliers de voix, toutes très distinctement, d’avoir participé à des milliers de conversations simultanées. Ses camarades lui avaient confirmé qu’il avait beaucoup parlé durant sa transe, mais aucun n’avait compris un traître mot de son charabia.

Désormais Mark savait que l’hypothèse de Myers n’était pas si folle que cela. Mais ce n’était pas des plombages (il n’en avait aucun) qui l’avaient branché sur un satellite à 36.000 km au-dessus de sa tête, c’était le datura…

Bref, non seulement ce type se prenait pour Peter Pan, il pensait de surcroît être capable de communiquer avec des satellites ! Et il nous emmenait vers une île qui n’existait pas… Se trouvait à bord de l’Argo une brochette de cas pathologiques dont même Tim Hetherington n’aurait pu rêvé. Le photo-reporter en aurait sans doute tiré de belles images : universitaires dansant sur le pont d’une quasi épave au milieu du golfe de Guinée en invoquant les dieux de la télédiffusion ! Avocat spécialisé dans le droit spatial s’alcoolisant au fond d’une cabine en attendant d’aborder au Pays imaginaire ! Ces images, il ne les ferait jamais, mais moi, j’allais peut-être pouvoir en écrire les légendes.

Car il y avait bien une story, après tout.

Édouard Launet
Quelque chose là-haut