Marie Darrieussecq pour Caroline Forêt (*)

Des ordonnances littéraires destinées à des patients choisis en toute liberté et qui n’ont en commun que le fait de n’avoir rien demandé.

Ma chère consœur, chère Gladys,

Je te remercie de m’avoir adressé Madame Caroline Forêt (*), que j’ai vue ce jour à la consultation de médecine littéraire. Je suis d’accord avec toi : la chirurgie poétique ne peut rien pour elle. Seul un traitement de fond peut laisser espérer une amélioration. Je partage également l’essentiel de ton diagnostic : nous sommes bien en face d’une zoophilite. Toutefois, je crains que l’étiologie que tu proposes ne doive être complétée, voire infléchie. La zoophilite de Madame Forêt n’est en rien essentielle et n’est que l’expression d’une calymite de stade 5 décompensée. Je t’apporterai avec plaisir la littérature parue à ce sujet au service de chirurgie poétique (en particulier Zoorastros and MacDonald (1983), repris par Paloumpatis, Forman-Boudaoud et Deckner au dernier congrès de Buenos Aires où je ne suis pas allée car j’étais encore de garde) : la calymite, du grec kaluma, le voile, se caractérise par une réaction inflammatoire et allergique aiguë (œdème de Zemour) à toute dissimulation du visage ou de la chevelure féminine par un tissu. En termes épidémiologique, les dernières années ont vu se développer une forme particulièrement aigüe de calymite où le patient présente un état maniaque établi, assorti d’un rétrécissement du champ de vision. En d’autres termes, le malade ne remarque pas tous les voiles portés par les femmes, mais seulement les voiles portés par des femmes musulmanes. C’est pour cela que le diagnostic s’établit très facilement par le test dit de la bonne sœur que j’ai immédiatement fait subir à Madame Forêt. Selon le protocole recommandé par l’Organisation mondiale de la santé politique contre le racisme, j’ai présenté à la patiente une photo tirée de La Religieuse de Diderot, dans l’adaptation de Rivette, Gladys, que nous étions allées voir au temps où… passons, et lui ai demandé ce qu’elle voyait. Elle m’a répondu qu’il s’agissait de religieuses et m’a dit avoir du mal à préciser si elles étaient carmélites ou dominicaines, ce qui a provoqué une certaine agitation sans rapport avec la pathologie. J’ai rassuré la patiente et lui ai alors montré une photo de Sainte Thérèse d’Avila qui traîne dans le casier du Docteur P. Interrogée, la patiente a reconnu correctement une mystique espagnole et m’a demandé si j’aimais la poésie – j’ai repensé à nos lectures passionnées quand tu sortais du bloc, Gladys. Je suis alors passée à la seconde phase du test et ai présenté à Madame Forêt une reproduction de l’aquarelle de Delacroix, « Petite fille arabe ». Immédiatement la patiente présente une agitation +++, un érythème accompagné d’une dyspnée et d’une dysphonie de type laryngée, familièrement appelée hurlement rauque. À l’interrogatoire, elle répond de manière désorientée à tendance paranoïaque (demande à voir une avocate, recherche d’Imam caché dans le bureau des infirmières, tentative de joindre la protection de l’enfance maltraitée), qui laisse enfin apparaître la zoophilite que tu m’as décrite : la patiente réclame une girafe ou à la rigueur un lion. On retrouve donc les symptômes qui avaient à juste titre attiré ton attention quand Madame Forêt avait déclaré : « Pour tenir dans les combats contre les extrémistes, il faut être très heureux, se ménager des espaces de paix et de beauté. Je prends beaucoup de photos d’animaux sauvages en Afrique du Sud et en Namibie. Ils sont paisibles. Je n’ai jamais vu une girafe voilée ou un lion devenir raciste. Leur violence est saine, juste guidée par l’appétit. »

À ce stade, la patiente s’aggrave brutalement. Elle regarde fixement mon stéthoscope en marmonnant qu’il n’est pas voilé, présente un syndrome déambulatoire réactif et emboîte le pas de Marcel, notre infirmier, au motif qu’il n’est pas voilé ; à son retour en salle d’examen, elle me fait remarquer avec une joie suspecte que personne n’est voilé ici et qu’elle va toutes nous prendre en photo, ou peut-être au scanner parce que c’est merveilleux de scanner des gens qui ne sont pas voilés. Nous devons décider d’une contention quand elle se rue sur la responsable de la cantine du service en tentant de lui arracher sa toque. J’administre en première intention des Fables de la Fontaine et fais venir en urgence du service de médecine littéraire pédiatrique quelques livres de bain Sophie la girafe qui soulagent provisoirement la patiente.

Je peux alors entreprendre un traitement de fond avec un médicament conditionné par Marie Darrieussecq aux Laboratoires P.O.L. sous le titre Notre vie dans les forêts. Ce protocole présente le grand avantage de montrer à la patiente qu’on peut se trouver au milieu d’une forêt dans une situation extrême (la narratrice est plus ou moins en train de mourir après avoir voulu, sans grand succès, sauver son clone) sans pour autant penser en aucun cas à compter les voiles. Il est d’ailleurs tout à fait remarquable que dans ce traitement, s’il est question d’épreuve, de forêt, de danger, de souffrance, il n’est nullement question de voile, tout simplement parce que ce n’est absolument pas le problème. D’une manière tout à fait intéressante d’un point de vue thérapeutique, Marie Darrieussecq mentionne de nombreux animaux, des chiens, des éléphants, des tortues… sans jamais remarquer qu’ils ne sont pas voilés. Outre cette prise en charge des premiers symptômes de la calymite décompensé en zoophilite, le traitement peut surtout laisser espérer un effet retard intéressant. Il y est en effet montré comment une femme croit pouvoir en libérer une autre, sa semblable, sa sœur, son clone, mais peine à comprendre ce qui les sépare, se sert d’elle sous couvert de la sauver, et finit par provoquer leur perte à toutes les deux. Il est trop tôt pour dire si cette dimension du médicament pourra entraîner une guérison définitive de la patiente que je garde en observation, au vu de la gravité de son état. Sans amélioration sous quinzaine, je crains qu’il ne nous faille passer à un nécessaire traitement de choc, et administrer en continu un concentré de la seule phrase qui à terme peut permettre de juguler les calymites les plus graves : « Le voile, on s’en fout ».

Crois bien, chère consœur, que je me ferai un plaisir de te tenir au courant de l’évolution de Madame Forêt et, au fait, chère Gladys, j’ai deux places pour Le Dialogue des Carmélites : je me disais que ça pourrait nous changer les idées.

Consororalement,

Dr Sophie Rabau,
Ancienne Interne des bibliothèques de Paris
Professeur.e agrégé.e de médecine littéraire ancienne et moderne
Chef.e de clinique anti-sélection à l’Université Paris 3
Compétence en phoniatrie littéraire.
Ordonnances littéraires

(*) Le nom a été changé.