Mario Benedetti pour les crédules

Des ordonnances littéraires destinées à des patients choisis en toute liberté et qui n’ont en commun que le fait de n’avoir rien demandé.

Dimanche 4 septembre 2016 : Mère Teresa est déclarée sainte par le Pape. On parle là d’une icône mondiale, Prix Nobel de la Paix en 1979, et dont le nom même est devenu synonyme de charité et de générosité. À l’occasion de sa béatification, en 2003, le Pape d’alors [1] avait déclaré : “Rendons hommage à cette petite femme amoureuse de Dieu, humble messager de l’Évangile et infatigable bienfaitrice de l’humanité.”

Difficile de faire beaucoup mieux, la messe était dite, la canonisation express semblait aller de soi, n’en parlons plus.

Mais il paraît que “les saints – selon George Orwell – devraient toujours être jugés coupables, jusqu’à ce qu’on ait prouvé leur innocence” [2] et, justement, certains, de par le vaste monde, se sont mis à mettre en cause l’apparente évidence, à contester la vision unilatérale de la bienfaitrice en question.

Attention, la barre est haute, qui dit sainteté dit pureté absolue, perfection ultime.

Qu’en est-il de Mère Teresa ? Nous parlons là d’une femme (oui, parce qu’avant l’étape “sainte”, on passe toujours, c’est inévitable, par l’étape “humain”), d’une femme donc qui, dans le discours de réception de son Prix Nobel, a répondu aux femmes bosniaques violées durant la guerre et réclamant l’avortement : “Je ressens que le plus grand destructeur de la paix est l’avortement, parce qu’il s’agit d’une guerre directe, un meurtre direct par la mère elle-même”. L’ultra médiatique petite mère des pauvres, farouche adversaire de l’avortement comme du divorce (en 1995, elle a appelé les Irlandais à voter “non” lors du référendum proposant d’abroger l’interdiction du divorce) ou de la contraception (“il n’y aura jamais trop de bébés parce qu’il n’y a jamais trop de fleurs ou d’étoiles”), accueillait les malades dans ses missions, mais qu’ils n’aillent pas espérer y obtenir un traitement contre la douleur car “Il y a quelque chose de beau dans le fait de voir le pauvre accepter son sort et souffrir comme le Christ pendant sa Passion. Le monde gagne beaucoup de leur souffrance”. Chez Mère Teresa, on glorifie la souffrance, on ne la soigne pas, raconte une ancienne volontaire à Calcutta [3]. Précision : le principe est à appliquer aux pauvres, pas forcément aux autres ; pour elle-même, Mère Teresa a bénéficié en 1992 de soins palliatifs aux États-Unis.

La dame a par ailleurs été soutenue financièrement par le dictateur Jean-Claude Duvalier (qui, plus tard, mourra juste avant d’être jugé pour crimes contre l’humanité), lequel a eu le bon goût de lui remettre la Légion d’Honneur haïtienne en 1981. Dans son discours de remerciement, la future sainte a loué l’humanité du Président à vie de Haïti et de son épouse, qui tous deux “aimaient les pauvres” et étaient “adorés d’eux” [4]. Mère Teresa était également subventionnée par l’escroc international Charles Keating, qui, par ailleurs, lui avait accordé l’accès libre à son jet privé, et la dame en a visiblement largement usé. Cela dit, à regarder la chose de près, on pourrait se dire que la vie est bien faite, puisque l’argent volé par Keating aux petits épargnants, revenait – du moins en partie et théoriquement – aux pauvres, par l’entremise de Mère Teresa. Il suffit, voyez-vous, de voir les choses du bon côté.

La figure ultra médiatique de Mère Teresa attirait l’argent en masse : “Qu’est-il advenu des millions de dollars qu’elle a amassés pour sa fondation ? Selon les écrits qu’on a consultés, la majeure partie de ces fonds étaient destinés à construire des maisons pour les religieuses dans les pays où des hôpitaux étaient ouverts, ou allaient directement au Vatican”, affirme un chercheur de l’Université de Montréal ayant étudié le cas [5]. Les malades et les pauvres attendront.

Pourtant, dans le Figaro du 4 septembre 2016, un prélat italien est interrogé : “Aviez-vous l’intime conviction qu’elle était une sainte ?”, et la réponse est nette : “Oui, parce que sa personne, d’une taille physique petite, et surtout son visage rayonnaient d’une paix et d’une tendresse que seulement la sainteté, c’est-à-dire l’union avec Dieu, peut donner.” Vous voyez bien, c’est convainquant. Et signalons aux aspirants éventuels à la sainteté qu’une petite taille semble être un atout majeur dans le dossier à constituer, étant donné l’insistance sur ce point des inconditionnels de la petite mère des pauvres. Prenons le site du Vatican, où les premiers mots de présentation sur la page consacrée à la dame sont : “Petite de stature, avec une foi solide comme le roc” [6]. Tout semble donc reposer sur le contraste saisissant entre l’extrême petitesse de la sainte et le gigantisme de sa foi. À méditer.

Quoi qu’il en soit, les avis sont partagés, vous voyez, et tout est question de point de vue.

Comme souvent.

Mario Benedetti, Qui de nous peut juger, traduit de l'espagnol (Uruguay) par Serge Mestre, éditions Autrement, 2016. Une ordonnance littéraire de Nathalie Peyrebonne dans délibéré

Le premier roman de l’Uruguayen Mario Benedetti, écrit en 1953, et qui vient seulement d’être traduit pour la première fois en français par Serge Mestre (éditions Autrement), s’intitule justement : Qui de nous peut juger. Le composent trois récits de la même histoire, menés par trois protagonistes : trois versions discordantes, trois vérités différentes. La question, ici, n’est pas la sainteté réelle ou supposée de l’un ou de l’autre mais l’amour, ressenti ou pas, exprimé ou pas, par les personnages. Cela dit, de la sainteté à l’amour, il n’y a évidemment qu’un pas (de nain).

Dans l’histoire du triangle amoureux mis en scène par Benedetti, chacun s’ausculte, s’analyse, observe les autre, interprète. Et doute : “Aujourd’hui seulement, cinq jours plus tard, je réalise que ne je ne suis plus aussi sûr de moi, commence Miguel, dans son journal qui ouvre le récit. “Sans doute sommes-nous destinés à garder une fausse image de l’autre, à haïr et à regretter ce que nous ne sommes pas parvenus à être, ou le plus mauvais côté de ce que nous avons été, lui répond Alicia dans la lettre de rupture qu’elle lui adresse, deuxième partie du roman. Quant à Lucas, qui ferme la marche, il fait de son histoire une nouvelle, à savoir de la littérature : “Je ne sais pas me raconter des histoires : je sais seulement reconnaître l’histoire dans quelque chose que je vois ou que j’expérimente. Ensuite je la déforme, j’en rajoute, je coupe. Finalement, en amour – nous dit Benedetti – on se met en scène, on se confond aussi beaucoup en auto-apitoiement : “Miguel a toujours été un cocu à une seule corne : celle qu’il a lui-même été prompt à s’inventer et même à accepter, écrit son ami Lucas. Bref, on se raconte des histoires, comme Miguel, incapable jusqu’au bout de voir, d’affronter le réel, et surtout d’assumer.

Le lecteur, emporté successivement par les mots de chacun des personnages, ne peut au bout du compte que se rendre à l’évidence : l’amour, c’est une question de point de vue et la vérité n’a vraiment rien à voir là-dedans.

Pas faux, répond le citoyen lambda du XXIe siècle un peu circonspect face à celle que le site du Vatican présente comme une “messagère lumineuse de l’amour de Dieu, “une âme remplie de la lumière du Christ, brûlante d’amour pour lui et consumée d’un seul désir : ‘apaiser sa soif d’amour et des âmes’”, proclamant “la soif infinie de l’amour de Dieu pour l’humanité”, “remplie d’un grand amour pour les âmes, etc…

Chacun ses saints, chacun ses traîtres.

À chacun, bien sûr, de choisir son camp, à moins de vouloir se retrouver, comme Miguel, cocu à une seule corne”…

Nathalie Peyrebonne
Ordonnances littéraires

[1] “Jean-Paul II est le pape de tous les records. En vingt-cinq ans de pontificat, il a jusqu’à présent proclamé 476 saints et 1 315 bienheureux, soit plus que tous les papes réunis avant lui. Autre record : celui de la rapidité pour une béatification. Jusqu’à hier, il était ‘détenu’ par le sulfureux José Maria Escrivá de Balaguer, fondateur de l’ordre ultra-conservateur de l’Opus Dei qui soutint le régime franquiste. Jean-Paul II l’avait déclaré ‘bienheureux’ – l’étape indispensable pour prétendre à la sainteté – dix-sept ans après sa mort. La béatification de Mère Teresa, hier, a pulvérisé ce record…” (L’Humanité, 20 octobre 2003)

[2] Cité dans l’article “Censeur des pauvres, amie des riches, Mère Teresa, une sainteté médiatique” de Christopher Hitchens dans Le Monde Diplomatique (novembre 1996).

[3] D’après le site du  Nouvel Observateur (janvier 2016)

[4] Toujours d’après Le Monde Diplomatique (novembre 1996). Une remarque au passage : le lecteur français ne peut qu’imaginer l’horreur ressentie par Nadine Morano en apprenant que la religieuse au voile blanc brodé de bleu avait ainsi été financée (Nadine Morano, 2 septembre 2016 : “Celle qui porte un voile intégral et qui récidive, je lui supprimerai les allocations”).

[5] D’après le site du journal La Presse de Montréal (février 2013).

[6] D’après le site officiel du Vatican.

Mario Benedetti, Qui de nous peut juger, traduit de l’espagnol (Uruguay) par Serge Mestre, éditions Autrement, 2016

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