Elsa Dorlin pour Antigone

Des ordonnances littéraires destinées à des patients choisis en toute liberté et qui n’ont en commun que le fait de n’avoir rien demandé.

Dans le hall Bovary du service de médecine littéraire en grève et occupé, la docteure P. et la docteure B. étaient attablées devant un plat de merguez vegan, posé sur la table roulante dont Marcel, notre infirmier-chef, se sert d’ordinaire pour porter leur traitement livresque aux malades. Marcel était lui aussi occupé à fixer sur la porte de l’aile Morano, une affiche toute de rouge écrite où l’on pouvait lire « Commune libre de la Médecine littéraire ». Rouge était également la piquette qui arrosait le repas de mes deux consœurs, tandis que moi, assise un peu en retrait, je dégustais un petit quartier de tomate, tout en potassant mon vieux manuel de chirurgie poétique — je regardais en coin si Gladys n’allait pas sortir du bloc (pour l’instant le service de chirurgie poétique n’est pas en grève) dans l’espoir qu’elle remarque mon zèle et m’adresse la parole à propos de quelque cas d’incision au vers libre ou de suture au slogan.

— Le vin n’est pas vraiment pas bon, a râlé la Dr B. me tirant de ma rêverie.
— C’est-à-dire qu’il y a bien les grands crus dans la réserve de la direction, ai-je suggéré toujours désireuse de soutenir le moral de mes consœurs mobilisées.
— Non, on ne peut pas, a dit la Dr P.
— Mais si, j’ai dit, on n’a plus revu l’équipe de direction depuis le début de l’occupation. On n’a qu’à se servir. Marcel a la clef.
— Non, on ne peut pas, a dit la Dr P. tout en repliant soigneusement le sac de couchage vermillon où elle avait passé une nuit inconfortable sur un matelas jeté à même le couloir de l’aile Macron (Macron est le nom de l’un nos patients, mais dans mes rapports je le nomme Macon pour qu’on ne puisse pas le reconnaître).
— Et pourquoi on peut pas ?, j’ai dit depuis le balcon où je relançais la cuisson des merguez vegan.
— Question de principe, a dit la Dr P.
— Ah, j’ai dit.
— En attendant, a dit la Dr B. en baillant, on pourrait peut-être se passer de la visite aujourd’hui. Personne ne va vérifier si on a vu les patient.e.s.
— Ben non, on peut pas j’ai dit.
— Et pourquoi on peut-pas ?, a dit la Dr B.
— Question de principe, j’ai dit.
— Ah, a dit la Dr B.

Désireuse de me faire bien voir de la Dr P. qui pourrait peut-être favoriser ma promotion au grade de chef de clinique quand nous aurons fini d’occuper le service, j’allais développer l’importance des principes fondamentaux qui animaient notre mouvement au-delà de ses causes apparentes (suppression de lits, développement de la médication sur tablette et à distance, encouragement de l’autodiagnostic sur des sites peu recommandables de ventes de livre, exigence de rentabilité lié à un développement injustifié des formes brèves en prescription rapide, sélection des malades par des tests de culture générale etc.). Mais Gladys se rapprocha de nous. La vue de sa chevelure de jais fit bondir mon cœur médical. Je recrachais mon bout de tomate et pris un cachet de Claude Simon pour calmer mon rythme cardiaque. J’avais préparé une phrase bien tournée sur l’intérêt des reliures souples dans les cas d’ablation de la connerie ambiante chez les patient.es en bonne santé. Hélas, Gladys ne me regardait pas du tout et pour cause : elle regardait en direction de Marcel qui se dirigeait vers notre stand à merguez. Mon sang n’a fait qu’un tour quand j’ai vu que Marcel était suivi d’une jeune fille habillée d’une robe longue blanche cintrée haut, sous les seins, par une ceinture en cuir. C’était quoi cet accoutrement ? Une nouvelle infirmière ? Et si Gladys aimait la jeunesse ? Et si je n’avais aucune chance de récupérer son cœur ? Et puis pourquoi je ne la connaissais pas, l’infirmière ? Ils avaient commencé à engager des contractuelles pour briser la grève ? Et pourquoi est-ce qu’elle ramenait un voile sur son visage comme pour le cacher ? Est-ce qu’on avait bien donné son traitement à Madame Caroline Forêt, que sinon elle allait nous faire une crise de calymite aigüe ? J’allais reprendre un cachet de Claude Simon pour me calmer quand j’ai compris que Gladys regardait surtout la nouvelle blouse argentée à paillettes de Marcel qu’on lui a achetée avec la caisse de grève pour aller avec ses crongs rose fuschia et que l’infirmière voilée était en fait une patiente : déjà les Drs P. et B. l’avaient mise en position latérale de lecture tandis que Gladys aiguisait son stylo à incision d’un air gourmand (j’adore quand elle fait ça). Retrouvant tous mes réflexes, je m’avisai brutalement grâce à mes compétences en médecine antique, que la patiente était d’origine grecque ancienne. Je bousculai tout le monde :

— Laissez-moi passer, je suis médecin !
— Nous aussi, dirent en chœur les Drs B., P. et Gladys.
— C’est ma patiente, hurlai-je ! Elle est antique.

Elles s’écartèrent immédiatement et je me penchai sur la patiente toujours en PLL. Dyspnée, cyanose et carence en oxygène, tétanie, figement, regard fixe. Je compris.

— Vous êtes Antigone ?
« Je t’ai demandé de sortir de la demeure, afin que tu m’entendisses seule », me répondit-elle en traduction dans la version de Sophocle.
— Euh oui, bien sûr, venez dans mon bureau ! Marcel un brancard, vite !
— Elle est chirurgicale ?, a demandé Gladys.
— Hélas non ! Mais c’est sérieux, ai-je répondu le cœur brisé de ne pouvoir la satisfaire.
— Attendez ! On prend des patient.es en pleine grève ?, a demandé la Dr B.
— Là, oui, je dois, ai-je dit en courant derrière le brancard.
— Mais pourquoi ?
— Question de principe !

Dès que nous avons pu nous isoler, j’ai rassuré la patiente et ai continué d’observer les symptômes que je ne connais que trop. Je l’ai sédatée avec un peu de pseudo-Hésiode (à faible dose, c’est un produit intéressant) et quand elle m’a semblé stable, j’ai convié mes consœurs à une réunion de staff alternative (c’est une réunion de staff comme les autres, mais qui a lieu en temps de grève) dans la chambre de la malade.

J’ai présenté le cas en 96 secondes respectant machinalement (grande est notre aliénation) les consignes de rentabilité de la direction de l’hôpital. Antigone de Thèbes, grosse hérédité avec pathologies multiples, a été emmurée vivante, d’où les difficultés respiratoires chroniques, car elle a enterré son frère Polynice, malgré l’interdiction de son oncle Créon.

— Mais pourquoi elle a fait ça, a demandé la Dr P.
— Question de principe, j’ai dit
— « Je n’ai pas cru que tes édits pussent l’emporter sur les lois non écrites et immuables des dieux», a dit Antigone à Marcel.
— Pourquoi elle me dit ça ?; a dit Marcel.
— Elle est désorientée : elle vous prend pour Créon. Et elle explique qu’elle a préféré obéir aux lois des dieux qu’à celle de son oncle qui est une espèce de directeur d’hôpital hybridé avec un président d’université.
— Mais, enfin, ce n’est pas pathologique, a dit la Dr B.
— Vous voyez ? Je vous avais dit que ce n’était rien, ai-je dit à Antigone.
— « Voyez-moi, ô citoyens de la terre de ma patrie, faisant mon dernier chemin et regardant le dernier éclat du jour pour ne plus jamais le regarder !», a dit Antigone.
— Mais elle décompense, a crié la Dr P.
— Oui c’est le problème, ai-je dit en lui faisant une injection d’Anouilh pour la maintenir. La patiente a agi justement mais sans prendre le soin de se protéger des coups. Pire (je la massais avec un mélange de Brecht et de Butler) elle a une forte tendance à allier une insoumission politiquement justifiée avec un comportement subalterne qui invisibilise les effets de sa lutte tout en nuisant à sa puissance d’agir (agency) et à sa vulnérabilité habilitante.
— Quoi ? a dit la Dr P.
— Elle va au combat en manif mais se laisse tabasser par les keufs sans se défendre, rapport à ce qu’elle croit qu’une meuf morfle toujours.
— Ah, a dit la Dr P. C’est extraordinaire, Dr R. : vous nous présentez en somme les effets secondaires pathologiques d’un comportement sain. C’est un peu le contraire de mon patient, don Quichotte, dont la pathologie entraîne des effets secondaires salutaires. Nous devrions peut-être faire une publication.

J’ai regardé de côté pour vérifier mais, manque de chance, Gladys avait été rappelée au bloc et n’a pas entendu. Pour une fois que la Dr P. me faisait un compliment sur autre chose que sur la cuisson de mes merguez. J’ai continué, résignée :

— C’est ça, docteure. Et c’est même pire car la pathologie est envahissante. La patiente croit qu’au nom de ses principes elle est tenue d’accompagner en exil son père, malade et nettement psychiatrique, qui abuse de la situation au lieu de la laisser en paix.
« Généreux étrangers, si vous ne voulez pas entendre de mon père, de ce vieillard que vous voyez, le récit de ses crimes involontaires, au moins, nous vous en supplions, ayez pitié d’une malheureuse fille qui vous implore pour un père abandonné», a dit Antigone.
— Oui, oui ne vous inquiétez pas. Nous faisons tout pour vous soulager, ai-je dit à la patiente.
— Vous voyez, ai-je dit à mes consœurs : ça décompense de tous les côtés. Totale soumission à l’ordre masculin qui l’oppresse
— « Puisque telle est la volonté de notre père, il suffit. Du moins, envoie-nous à Thèbes, afin de prévenir, s’il est possible, la mort qui menace nos frères », a murmuré Antigone.
— Dans quelques minutes vous vous sentirez mieux. Respirez bien dans le masque, ai-je dit à la patiente.
— Encore trois minutes et on la perd, ai-je dit à mes consœurs.
— On pourrait essayer de lui faire lire Œdipe-Roi, a dit la Dr B.
— Très drôle, docteure, j’ai dit. Mais je me permets de vous rappeler qu’il s’agit de ma patiente (j’aime bien la Dr B. qui a toujours de bonnes idées pour renouveler la garde-robe de Marcel, mais je lui en veux un peu car récemment elle a profité de ma sieste pour prendre un patient qui m’intéressait beaucoup et qu’en plus elle a laissé partir en ambulatoire)
— Mes chères consœurs, voyons ! a dit la Dr P.
— Allons Sophie (c’est mon prénom), a dit Gladys qui venait de remonter du bloc et avait encore de l’encre sur sa blouse ce qui ajoutait à son charme naturel.
« Nounou, tu ne devrais pas trop crier. Tu ne devrais pas être trop méchante ce matin », a dit Antigone
— Elle hypertextualise dans Anouilh, docteures, a crié Marcel qui observait le monitoring sur son dictionnaire des mythes littéraires.

On allait la perdre ! Dans l’urgence j’ai trouvé le traitement :

— Se défendre, Il faut lui apprendre  à se défendre, Marcel, injectez lui du dernier Dorlin !
— Celui des labos La Découverte, vous croyez ?
— Mais oui celui-là. Vite Marcel ! Pas le moment de s’insoumettre !

Immédiatement la patiente a réintégré son hypotexte, et j’ai pu expliquer mon traitement à mes consœurs admiratives, et même à Gladys qui me regardait tendrement (ou alors c’est peut-être parce qu’elle est myope et n’avait pas ses lunettes). Notre patiente agit au nom de principes légitimes mais présente une intériorisation aigüe de la soumission à l’ordre dominant, si bien qu’elle ne sait comment réagir quand ses actions rebelles sont sanctionnées par la force.

En première intention, l’intérêt du médicament Se défendre, une philosophie de la violence, conditionné par Elsa Dorlin aux laboratoires La Découverte est de montrer à la patiente qu’il faut non pas apprendre à se battre, mais d’abord « désapprendre à ne pas se battre », qu’il faut se soucier des autres, son père, son frère etc. non pour les « réconforter, les rassurer, les sécuriser » mais bien pour « anticiper ce qu’ils veulent, vont ou peuvent faire de nous », pour devenir des « experts des autres », et ainsi « sauver sa peau », sans hésiter à « produire du chaos au cœur d’un schème dominant », Œdipe sera bien attrapé quand elle lui dira qu’elle n’a rien à faire de ses histoires de familles et de respect filial, que l’inceste c’est son problème, pas le sien ; Créon sera moins fier quand elle fera une prise de karaté à ses CRS thébains tout en lui cassant le nez, au lieu d’éclater en sanglots comme d’habitude. En seconde intention, le traitement présente l’intérêt de marquer pour cette patiente profondément attachée à la légitimité (qu’elle préfère à la légalité) les limites et la difficulté de l’auto-défense qui peut mettre l’ex-victime dans une position d’abus de pouvoir, à l’encontre des principes qui fondaient son action (faudrait pas non plus qu’Antigone hypertextualise dans une version grecque de Zorro où elle s’en prend aux Barbares étrangers). C’est donc un médicament qui présente le grand avantage d’être en partie aporétique : tout en montrant à la patiente qu’aucune loi des dieux ou des hommes n’oblige à prendre des coups, il la laisse libre d’élaborer sa solution pour se défendre.

Comme elle revenait à elle, la patiente, m’a parlé encore faiblement mais énergiquement, tenant des propos assez encourageant sur mon abus de pouvoir médical et exigeant d’être hospitalisée dans une autre réécriture de son histoire. J’allais lui répondre que je n’avais aucune objection bien que je fusse moi-même une camarade en lutte. Mais je n’ai pas eu le temps car des larmes me sont soudainement montées aux yeux. Mes consœurs n’étaient plus là. Il y avait de la fumée partout. Marcel est entré en courant, sa belle blouse argentée à moitié déchirée.

— Vite, mettez ce masque chirurgical.
— Zut mes merguez ont cramé ?
— Mais non !
— Mais qu’est-ce qu’il y a ?
— Ils nous gazent ! La direction de l’hôpital a appelé les CRS. Ils évacuent l’occupation.
— Où est Gladys ?!
— Je ne sais pas. Venez !
— Pas sans Gladys.
— Ne soyez pas stupide, a dit Antigone en dialecte dorien. Gladys est assez grande. Pas besoin qu’on la sauve. Le service public, si. Il en a bien besoin, si j’en juge par l’état de délabrement de cet hôpital. Venez, docteure.

À cet instant, la nuit est tombée sur le service. L’électricité avait été coupée. Je ne savais pas où étaient Gladys, la Dr P et la Dr B. On entendait le bruit des matraques contre les boucliers.

Antigone, Marcel et moi avons revêtu nos masques, et nous sommes avancé.e.s dans l’obscurité. J’ai pris la main d’Antigone. On allait se défendre.

Dr Sophie Rabau
Ancienne Interne des bibliothèques de Paris
Professeure agrégée de médecine littéraire ancienne et moderne
Cheffe de clinique en grève à l’Université de Paris 3
Compétence en phoniatrie littéraire
Ordonnances littéraires

Elsa Dorlin, Se défendre, La Découverte, 2018.