Picasso illustre

Le musée des Beaux-arts de Tourcoing (ou MUba Eugène-Leroy), avec le soutien du musée national Picasso-Paris, présente cet automne-hiver, à compter du 19 octobre, une exposition « inédite », Picasso illustrateur, montrant l’intérêt du peintre pour le texte, le rapport de celui-ci à l’image et les divers stratagèmes possibles pour dépasser la dialectique de l’œuvre unique et du multiple.

Picasso, La Source (été 1921)
Pablo Picasso, La Source, été 1921. Musée national Picasso, Paris © Succession Pablo Picasso 2019

Les commissaires de l’exposition, Johan Popelard, Jeanne-Yvette Sudour, Yannick Courbès et Christelle Manfredi ne se sont pas bornés à juxtaposer les bonnes feuilles des quelque cinquante ouvrages auxquels le plus célèbre des natifs de Malaga a contribué. Ils ont opéré un choix dans ce corpus et cherché à relier le travail spécifique du livre aux autres modes de représentation empruntés par lui dans sa longue carrière : affiche, tirage limité, lithographie, dessin, graffiti, retouche photographique, etc. Sans parler des pièces uniques en leur genre prêtées pour l’occasion par la maison-mère, comme le tableau La Source (1921). Disposés non pas chronologiquement mais thématiquement, comme on dit de nos jours, par « focus » : Amitiés poétiques, Antique-allers-retours, Les Métamorphoses, Tauromaquia, Le Peintre et son modèle, Le Carnaval des animaux, La Colombe de la paix, Quand le texte fait image, Le Chant des morts, Abstraction et langage inventé, Les Affiches d’exposition. Ces exemples mettent en lumière non seulement un travail d’interprétation d’œuvres littéraires d’amis ou d’auteurs admirés mais les diverses techniques et « innovations plastiques » développées par Picasso au cours de plus de sept décennies.

Portrait de Guillaume Apollinaire, 1913
Pablo Picasso, Portrait d’Apollinaire. Frontispice de la 1ère édition d’“Alcools”, Mercure de France, 1913. Musée national Picasso – Paris © Succession Picasso 2019

Parmi les premières collaborations, on note celle avec André Salmon pour un recueil édité par Daniel-Henry Kahnweiler sobrement intitulé Poèmes (1905). C’est à cette époque de vaches maigres où il put compter sur le soutien de l’ami Max Jacob que Picasso illustra Le Cornet à dés, dans la seconde édition, celle de 1917. Le projet de Picasso avec Guillaume Apollinaire, qui s’emballa pour l’ébauche de bestiaire de celui-ci, n’avait malheureusement pas été mené à terme, ou plutôt si, avec un second couteau (de peinture) : Raoul Dufy. On veut parler du Bestiaire ou Cortège d’Orphée (1911) publié par un Deplanche au nom prédestiné. Apollinaire eût sans doute mieux fait d’illustrer lui-même ses poèmes quand on sait son travail vers-libriste et typographique pour Calligrammes (1918). Picasso, qui a eu, quant à lui, des velléités littéraires ne serait-ce qu’en écrivant, sous l’Occupation, la pièce surréalisante Le Désir attrapé par la queue, a rendu hommage à son grand ami en réalisant un fantastique portrait cubiste, aux limites de l’abstraction ou, si l’on préfère, de la défiguration, démultiplié en frontispice du recueil Alcools (1913) paru au Mercure de France.

L’exposition veut aussi rappeler le rôle considérable des éditeurs qui ont très souvent suscité la participation du peintre à une œuvre « collective », que ce soit Ambroise Vollard ou Albert Skira qui publia Les Métamorphoses (1931) d’Ovide enluminées d’eaux-fortes de Picasso et qui coédita avec Stratis Eleftheriadis (alias Tériade) la revue surréaliste Minotaure (1933-1939) dont on garde en mémoire la couverture du premier numéro signée par le peintre andalou. Et plusieurs autres comme Pierre-André Benoît ou Ilia Zdanevitch (alias Iliazd), poète futuriste russe inventeur du Zaoum, une forme de poésie phonétique dérivée de Dada. Aux éditeurs, il convient d’ajouter les artisans d’art et les imprimeurs d’exception auxquels a toujours recouru Picasso. La photo est également au programme. Une série de clichés d’André Villers des petits personnages et animaux picassiens obtenus par collage, retravaillés par le peintre et le photographe, commentés, pour le coup, a posteriori, par le poète Jacques Prévert a donné naissance au curieux ouvrage Diurnes (1962) édité par le galeriste allemand Heinz Berggruen.

Picasso dessinant les Colombes
Pablo Picasso dessinant des colombes pour son Temple de la Paix – André Villers (1930-2016). Musée national Picasso, Paris © Succession Picasso 2019

L’affiche de l’expo, une photo précisément de Villers, montre Picasso au travail. Il est en short, sans façon, torse-nu, de dos, juché sur un escabeau en bois, une marinière pré-Gaultier posée sur une banquette rustique près d’un gobelet empli de pinceaux et de trois pots de peinture industrielle de la marque Triton, croit-on savoir. Il dessine sa fameuse Colombe (dont Aragon fit le symbole de la paix en 1949 lors d’un congrès du PC) non dans son atelier, comme indiqué par certains commentateurs, mais à même le mur de la Chapelle romane du château de Vallauris – cf. le muret en briques au ras du sol légèrement recadré par le photographe. La photo, datée de 1953 par les musées Picasso, est antérieure, s’agissant visiblement d’une esquisse du diptyque La Guerre et La Paix (1952).

Picasso en surimpression dessinant au crayon lumineux, à La Galloise, Vallauris, en août 1949 – Gjon Mili (1904-1984). Musée national Picasso, Paris © Succession Picasso 2019

Une prise de vue en pose longue de 1949 due au grand photographe-cinéaste Gjon Mili (auteur du meilleur film de jazz de l’histoire, Jammin’ the Blues, 1944) présente l’artiste de face (de trois-quart, plus exactement) exécutant un dessin aussi éphémère qu’une danse avec un stylet lumineux qui rappelle le Space Writing (1937) de Man Ray. Ainsi se réalise la prophétie de László Moholy-Nagy de substituer le photon au pigment. Dans Le Mystère Picasso (1956) d’Henri-Georges Clouzot, le peintre improvise – mais peut-il y avoir geste spontané après une pratique assidue d’un art tout au long d’une vie ? – dessinant pour la caméra, donc pour la galerie (de futurs regardeurs d’images spéculaires, inversées gauche-droite), à l’aide de feutres et d’écrans de cellophane dont usaient d’habitude les animateurs de Disney.

Laurent Le Bon, le président de Picasso-Paris, a rappelé qu’un documentariste belge, Paul Haesaerts, avait réalisé sept ans plus tôt, un magnifique court métrage, Visite à Picasso, incluant une longue séquence anticipant celles du film de Clouzot. Les deux cinéastes s’inscrivent eux-mêmes dans la lignée d’un Hans Cürlis qui nous a immortalisé Vassily Kandinsky à l’œuvre, peignant (dommage, en noir en blanc !) dans la galerie berlinoise Niemann-Nierendorf en 1926. Last but not least, l’hôtel Salé a mis à disposition de celui de Roussel-Defontaine les pages où Picasso s’identifie au peintre Frenhofer, héros de la nouvelle de Balzac, Le Chef d’œuvre inconnu (1831), son prédécesseur dans l’atelier du 7 de la rue des Grands-Augustins ainsi que le chef d’œuvre qui gagne à être connu que représentent les « lithographies originales » du Chant des morts (1948) où Picasso superpose son écriture rouge – un signifiant ou signature en soi, sans le besoin de redondance patronymique – à celle, tout aussi belle, à l’encre noire, du poète Pierre Reverdy. Le tout, magistralement imprimé par Fernand Mourlot.

Nicolas Villodre
Arts plastiques

 

Picasso illustrateur, exposition du 19 octobre 2019 au 13 janvier 2020 au MUba Eugène-Leroy de Tourcoing.