Roms, ville fermée

C’est par les réseaux sociaux que Juliette Keating et moi-même avons appris le 28 juillet 2016 au soir l’expulsion par la police, venue en force, de treize familles Roms qui habitaient depuis plusieurs années dans un local, anciennement industriel, au 250, boulevard de la Boissière à Montreuil. Le lendemain, les familles s’étaient installées devant la mairie, manifestant ainsi leur certitude que le maire était responsable de leur expulsion, exécutée sur ordre de la préfecture sans que le diagnostic social obligatoire fût établi et sans aucun préavis. Les pelleteuses et autres engins de démolition n’attendirent pas deux jours pour entrer en action à la Boissière, détruisant les bâtis existants et lançant ainsi l’opération immobilière prévue sur la zone. Quelques mois auparavant un incendie très localisé s’était déclenché dans le local occupé par les familles Roms, incendie survenu après des « travaux de sécurité » demandés par la mairie. La suite est classique, un arrêté de péril, pris par le maire, sert de prétexte à l’expulsion.

Le 30 juillet la police chassait les Roms de la place de la mairie, des barrières étaient posées. Avec leurs affaires sauvées de la Boissière, avec les enfants, les familles trouvaient refuge sur la petite place Anna Politkovskaïa…  Depuis l’expulsion, tous – femmes et enfants, bébés – dormaient à ciel ouvert pendant que les hommes faisaient le guet pour les protéger des agressions et menaces. 

Dans la soirée de ce 30 juillet, la police revenait les chasser et c’est à ce moment que commence mon travail de photographe accompagnant quotidiennement les familles pendant quatre mois et demi. Ce travail a illustré le blog de Juliette Keating et son suivi au jour le jour publié sur Mediapart, relayé sur les réseaux sociaux.

Après une errance désespérante dans Montreuil, chassés et harcelés quotidiennement, après des tentatives d’occupation de locaux vides réprimées par une police zélée et gratuitement violente, seule une famille élargie reste encore en Seine-Saint-Denis. Les autres, lasses des « solutions » d’hébergement d’urgence qui n’avaient d’autre but que de les éloigner de la ville sont parties en Roumanie. Leur intention est de revenir le plus tôt possible car c’est à Montreuil qu’ils se sont construit une activité professionnelle qui, même si elle est précaire, est meilleure que ce qui leur est permis en Roumanie. Et c’est à Montreuil que leurs enfants sont nés. Le « dispositif » d’urgence qui a trouvé l’hôtel où réside la famille restée en France est très fragile et soumis au bon vouloir renouvelable et provisoire de l’administration.

Pour évoquer ce travail de photographe, une première référence me vient : « il me paraît curieux, pour ne pas dire obscène et tout à fait terrifiant, qu’il puisse advenir à une association d’humains assemblés par le besoin et le hasard et pour des raisons de gain, et formant une société, un organe de presse, de fouiner dans les affaires d’un autre groupe d’humains, sans défense, des victimes à un point épouvantable… ». Ces premiers mots de Louons maintenant les grands hommes, le grand livre que l’écrivain James Agee et le photographe Walker Evans ont réalisé sur les paysans très pauvres de l’Amérique du New Deal, s’appliquent parfaitement à la réflexion que je peux avoir sur la poursuite jour après jour du travail auprès de familles Roms de la Boissière. Comment, débarquant soudain dans un groupe de femmes et d’hommes qui se connaissent depuis tant d’années, ne pas être désagréablement intrusif voire « obscène » ?

Quand on est confronté à sa propre indignation, la question se pose de savoir si photographier les personnes mêlées à cette situation relève d’une action de documentariste, de journaliste ou de simple militant. Le journaliste rendrait compte des faits, de l’expulsion, de la mise à la rue des familles, des enfants mis en danger, de leur scolarité fragilisée. Le journaliste obtiendrait et vérifierait les informations justifiant pareille expulsion. Le photojournaliste s’il exerce dans les conditions restreintes que l’époque lui permet rendrait compte du moment de l’expulsion, de l’intervention de la police, de l’arrivée des bennes municipales venues débarrasser des pauvres effets personnels des familles mises à la rue. Mais suivre l’errance des treize familles au jour le jour, les accompagner dans l’action solidaire spontanée de la centaine de personnes qui se sont mobilisées devient pour le photographe un engagement. Il a fallu m’expliquer auprès des personnes photographiées, leur faire partager l’idée que les photographies prises en les accompagnant peuvent aider à résoudre leur problème. Le photographe qui se met en situation de faire partager ainsi le quotidien de quarante personnes en détresse ne peut distinguer son travail de son engagement solidaire. Comment choisir entre le plaisir de satisfaire le désir des enfants, la fierté des parents devant l’appareil et le souci permanent de lier les photographies à cette situation insupportable ?

Pour le photographe, le choix de son appareil doit s’accorder à son sujet. Le numérique a apporté des solutions presque abouties pour rendre compte avec des images d’une bonne qualité technique avec la rapidité nécessaire à saisir des « instants décisifs ». Il est intéressant de constater qu’un appareil discret par sa taille aide à se faire admettre. Sa présence quotidienne et sa relative discrétion s’avère aussi contradictoire avec la revendication d’un travail professionnel. Après quatre mois passés auprès d’elle et des familles Roms, une des mamans me demande « et toi quel est ton métier ? ». Sa surprise mêlée d’incrédulité quand je dis que photographe est mon métier ne se dissipera pas malgré mes affirmations…

Quand je m’interroge sur l’évolution de la manière de photographier du premier jour au quatrième mois, les liens avec les familles s’étant approfondis, l’observation des photographies ne révèle pas de changement flagrant. L’amitié qui s’est développée avec certains a sans doute facilité la réalisation de portraits plus pertinents. L’engagement solidaire a nécessairement une influence sur le regard que l’on peut porter a posteriori sur le travail photographique. Les photographies rendent compte de moments heureux comme toutes ces occasions où les femmes se sont mises à danser, entraînant avec elles les personnes solidaires. Le temps passant, quand les familles, le froid venant, s’étaient réfugiées derrière le théâtre, la mairie toujours sourde au besoins sanitaires élémentaires, la situation était devenue catastrophique. Les photographies tentent de traduire, pour cette dernière période, l’ensemble de ces mesures dégradantes imposées aux familles Roms dans le but politique flagrant d’obtenir leur éloignement, leur disparition du paysage de la ville !

En quatre mois je crois mieux connaître les Roms, leur culture orale, leurs traditions et leurs croyances. Et surtout je suis convaincu que les conditions de leur vie en Roumanie, terribles, ne les détachent pas de leur pays. Le racisme auquel ils sont confrontés leur paraît ici moins lourd que là-bas. En France, ils pensent avoir de meilleures chances de gagner le peu d’argent qui les aidera plus largement en Roumanie. Les enfants que j’ai pu photographier ont une énergie vitale étonnante et il est véritablement dommage que la politique de la mairie de Montreuil, soutenue par la préfecture départementale et régionale ait eu pour résultat la déscolarisation des plus jeunes. Cette politique ne vise pas que les Roms, mais toutes les personnes précaires qui gênent la gentrification de la commune de Montreuil et son inscription dans le « grand Paris ».

Cliquer sur les images pour les agrandir et accéder aux légendes :

Gilles Walusinski

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