Slovaquie-Angleterre : le droit de saigner

Le mercredi précédent, peu avant onze heures du soir, c’était une clameur qui l’avait fait sortir de son trou. Il avait posé ses livres et ses fiches, avait enfilé ses baskets et était sorti sur le port. Il faisait doux. Du match qui se jouait ce soir-là, il ne savait rien mais se douta, à la ferveur générale, que la France était sur le terrain. Le bar était comble et bruissant, un but venait d’être marqué.

Ils étaient ensemble, eux, cent jeunes autour de cent bières, réjouis, emplis de vibrations semblables. Cent visages inconnus. Florent était seulement venu passer là, dans la maison de sa grand-mère, une semaine à potasser son oral à venir.

Lorsqu’un instant plus tard le deuxième but fut marqué, ils se levèrent tous, corps et bras pareillement tendus, et lui se tenait à l’arrière, immobile. À côté, un vieux grommela quelques mots dans sa barbe – le foot, opium du peuple – et Florent ne voulut pas du vieux, du camp isolé du vieux, ne voulut même pas du camp retranché qui était le sien.

Il se promit de revenir. Le lundi suivant, pourquoi pas, marquerait la mi-temps de ses révisions. Il serait spectateur, sans choisir, du match qui se jouerait ce soir-là. Il ne voulait pas comprendre, il n’y connaissait rien, il voulait enfin, lui, le garçon tout seul, d’un corps à plusieurs.

 

Ce fut Slovaquie-Angleterre.

Il arriva un quart d’heure avant le coup d’envoi, espérant trouver une place où s’asseoir. Il y en eut cinquante parmi lesquelles hésiter : le bar, ce soir-là, était presque désert. La France ne jouait pas et, au-dehors le quai, les bateaux, étaient mangés de pluie.

Il avait pensé pouvoir regarder les filles, les imaginer nues, pourquoi pas, il faisait ça souvent, même les vilaines, qui se dénudent aussi bien que les belles. Il avait pensé observer les garçons, la façon qu’ils auraient de fumer et de rire, de conserver sans le savoir, tout entiers concentrés dans le plaisir et la rage, les positions hiérarchiques habituellement occupées dans le groupe. Il s’était demandé s’il se sentirait, lui, comme toujours à l’écart, exilé des autres. L’expérience l’intéressait.

Il n’y eut, à détailler ce soir-là, à déshabiller, que ce vieux coiffé d’une casquette qu’il prit pour un Anglais, ce couple de cinquantenaires devant un mojito. Tous demeurèrent vêtus.

Sur l’écran, les joueurs, bientôt lâchés sur la pelouse, Anglais, Slovaques, n’étaient que de petites silhouettes rouges ou blanches trottinant vainement sur du vert fluo. Il pressentit aussitôt qu’aucun but ne serait marqué. Installé au milieu de la salle, docile, il commanda une bière. Les phrases des commentateurs venaient par vagues jusqu’à ses oreilles, ouvrant de petites fenêtres, “on peut se régaler avec ce garçon-là”, “le chêne et le roseau, tout ça, on en est là”.

Et comme prévu, il ne comprenait rien. Rien au jeu, aux commentaires, aux réactions des spectateurs. S’il voulait avoir un corps à plusieurs, il faudrait pourtant que celui-ci se noue avec ceux des joueurs, car la salle était vide.

Les ralentis lui plaisaient, qui laissaient entrevoir, au moment où les corps se percutent, l’étonnante créativité de la matière en mouvement.

Un joueur slovaque, soudain, fut blessé au nez, on lui enfila des mèches dans les deux narines et ses doigts rougis de sang impressionnèrent Florent. “On n’a pas le droit de saigner” prévint le commentateur.

Il s’efforça alors de retenir le nom du blessé, Pekaric, et tout au long du match attendit que celui-ci fût cité, ce qui advint à plusieurs reprises. Il avait enfin un repère, celui du sang et de la douleur surmontée.

Ça n’avait peut-être pas d’importance de ne toujours pas savoir, à son âge, ce que désignaient précisément un coup franc, un corner, de ne jamais saisir ce qui justifiait les sifflets, les vivats des supporters. La surface de réparation prenait pour Florent des tonalités qui valaient peut-être l’original.

“Ça fait zéro-zéro à Geoffroy Guichard” regretta le commentateur. Dans le bar, le match était au diapason de l’Anglais à casquette qui ne frémissait pas, du barman désœuvré qui, irrésistiblement, évoquait la grand-mère de Florent dans les gestes tranquilles qu’il avait pour laver un verre ou arroser les lierres suspendus aux coins de la pièce.

Il sembla que le football avait disparu de la place. “Ils auront tout tenté, les Anglais”, concluait pourtant le commentateur lorsque retentit le coup de sifflet final. Zéro-zéro comme Florent l’avait prévu.

Peut-être. Peut-être que lui aussi, qui finissait sa seconde bière et, sous le crachin, regagnait lentement sa chambre et ses livres, avait tout tenté pour ce soir.

Au bout du quai, un spasme d’effroi lui saisit soudain l’estomac à l’effrayante perspective de son oral prochain. Il s’en sortirait, pourtant. Tout seul, comme chaque fois. Il pensa aux mots du commentateur. On n’a pas le droit de saigner.

Dans l’ombre, il avala sa salive et laissa échapper un demi-sourire. Peut-être que si, un petit peu. Sur le côté, les silhouettes des bateaux disparaissaient dans la nuit cotonneuse.

Angélique Villeneuve

Angélique Villeneuve est notamment l’auteur, aux Éditions Phébus, de Grand Paradis (2010), Un territoire (2012) et de Les Fleurs d’hiver (2014), Prix de la librairie Millepages 2014, prix La Passerelle 2015 et prix de la ville de Rambouillet 2015. Son dernier livre, Nuit de septembre, est paru chez Grasset.

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