Suisse-Pologne : la bicyclette rouge

Bon, la Suisse. C’est mon pays d’origine. Et n’ayant aucune affinité avec la Pologne, mais vraiment aucune (pour des raisons historiques et de récente actualité), je dois m’avouer que je préférerais une victoire de la Nati. C’est l’heure de jeu. Il ne se passe pas grand-chose de tranchant. Le jeu, de part et d’autre, est prudent, haché. Ce qui me frappe, c’est le manque général d’élégance. Les joueurs suisses n’ont pas une belle course, ils donnent le sentiment d’être embarrassés, de leur corps et plus encore du ballon. On ne sent pas de plaisir, pas de grâce. La rentrée d’Embolo pourra-t-elle réveiller les Rouges ? Pas sûr.

Dans mon enfance, il y avait une opposition culturelle entre le hourrah football (kick and rush) pratiqué par les Suisses alémaniques et un football plus latin, plus technique, pratiqué par les clubs romands, le FC Servette de Genève en particulier. Le premier était majoritaire, écrasant, et l’équipe nationale en était l’expression directe. D’ailleurs, les joueurs francophones y trouvaient difficilement leur place, et peinaient à s’imposer en leaders. Il fallait, dans cette conception, défendre avec rigueur et rugosité, et balancer quelques longs ballons vers l’avant, dans l’espoir d’un exploit de l’attaquant (un seul) ou d’une erreur défensive de l’adversaire. Donc, un football spéculateur, où l’on mise sur la chance ou l’erreur plus que sur une capacité à imposer un style.

Il faut croire que cela a fini par créer une forme d’ADN. Parce que même avec une sélection désormais multiculturelle et bigarrée (cela ne doit pas plaire à l’UDC, mais le Suisse nationaliste sait mieux que d’autres dépasser ses contradictions dans le moment de l’hybris chauvine), c’est toujours le même football de bourrins alémaniques qu’on retrouve. Et comme la Pologne ne fait guère mieux, à part quelques belles accélérations par l’aile gauche, c’est en effet l’ennui attendu.

Voilà ce que j’étais en train d’écrire, et tout à coup, dans le dernier quart d’heure, renversement de tendance, changement de rythme. Pendant quelques minutes dans la rage du désespoir, la Nati met le bazar en zone polonaise. Le jeu s’emballe, enfin, et les occasions surgissent. Ce n’est pas somptueux, mais ça bouge. Les gradins, très rouges, s’enflamment. Rodriguez tire son coup-franc du gauche dans la lucarne, magnifique, mais Fabianski s’élance et réussit à dévier le ballon en corner, non moins magnifiquement. Il y a ensuite un tir sur la barre transversale, puissant, de Seferovíc, mais non, ça ne rentre pas. On sent l’angoisse monter, et une forme de rage. Arrive enfin le moment époustouflant, le coup de génie habité par une rage de vaincre, la bicicletta de Shaqiri qui non seulement accomplit un geste exceptionnel mais réussit à donner une puissance inhabituelle au ballon qui vient heurter le poteau avant d’aller au fond des filets. Le but de l’Euro ! Et peut-être le but de l’année ! Ça vous sauve un match.

Et heureusement, parce que la suite, c’est Suisse-Pologne. L’ennui reprend, empiré par la prudence augmentée de la Pologne qui ne lance plus ses attaques rapides par les côtés. On renforce le milieu. Bientôt les tirs aux buts ? Encore quinze minutes, je fais une pause, il me faut un café, pour ne pas m’endormir.

Et bon, dans la dernière ligne droite, la Suisse remet un peu d’énergie, Fernandez entré en en jeu ratisse efficacement. Les rouges se créent quelques belles occasions, dont la tête de Derdiyok, seul face à Fabianski qui a un nouveau réflexe miraculeux. Les Suisses deviennent presque gracieux, le ballon circule bien. Pourtant, la dernière occasion est polonaise, à la suite d‘un malentendu défensif, mais c’est au tour de Sommer de réussir un miracle. Tirs aux buts. La Suisse aurait mérité mieux. Un peu mieux (rien à voir avec la magie gagneuse qui animait le Danemark, autre petit pays, quand il avait gagné son Euro, par exemple). À présent, le hasard entre en jeu, et les nerfs…

Bonne nouvelle : les maillots rouges se sont améliorés. Pas un seul ne s’est déchiré en cent-vingt minutes !

Les buts ont toujours l’air très petit, quand on s’apprête à tirer un pénalty. Mais les joueurs affrontent l’épreuve avec un calme très concentré. Neuf réussites sur dix, face à d’excellents gardiens. Seul Xhaqa rate le sien, pied trop raide. Au final, la Pologne passe. C’est le destin. Pas sûr qu’elle aille beaucoup plus loin. Shaqiri, lui, sort pour le moment comme l’auteur du plus beau but.

Lewandowski aura une séance de rattrapage, pour montrer un peu plus de son immense talent. Mais contre la Croatie ou le Portugal, ce sera une autre paire de manches.

Bernard Comment

Bernard Comment a été chroniqueur sportif et secrétaire de la Fédération suisse des joueurs de football. Directeur de la collection “Fiction & Cie” des éditions du Seuil, il est aussi scénariste, auteur d’essais et de romans, dont Le Colloque des bustes (Christian Bourgois, 2000) et Un Poisson hors de l’eau (Seuil, 2004). En 2011, il a reçu le prix Goncourt de la nouvelle pour son recueil Tout passe (Christian Bourgois).

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