La porte !

"La porte", une chronique avéryenne de Nicolas WitkowskiNous avons vu Tex Avery, en quête de situations hilarantes ­— c’est-à-dire susceptibles de dérouter notre logique ordinaire — en grande conversation avec Aristote, buvant un thé à la menthe avec Ibn al-Haytham, un spritz avec Galilée, une vodka orange avec Bergson, et une tequila avec René Thom. Belles fréquentations pour un dessinateur de petits mickeys !

Il nous a cent fois menés au bord du gouffre, nous y a maintenus en lévitation tel le coyote suspendu, pour finalement nous plonger dans des abîmes de perplexité. Confrontés au choix de rire ou de réfléchir, nous avons choisi de faire les deux. Et l’on a vu se dégager la logique particulière qui sous-tend son discours. Cette structure ne s’est pas établie d’un coup ; quelques fugitifs éclats sémiophysiques parsèment les premiers cartoons ; ils s’affirment au début des années 1940 puis se systématisent dix ans plus tard jusqu’à réduire à la portion congrue le langage avéryen ordinaire — métalepses, jeux de langage, effets « physiques » (chutes, yeux exorbités, déformations, etc.).

Le schéma sémiophysique, bien qu’il ait été formulé par un grand mathématicien, est très proche de la pensée magique des enfants. De fait, avant qu’il ne se mette à raisonner (souvent sur des bases logiques rassurantes, mais fausses), l’enfant a tout intérêt à penser le monde en termes d’objets émettant des influx qui agissent mystérieusement à distance sur d’autres objets. Et si cette « physique naïve » (le terme, consacré, fait l’objet de nombreux articles érudits) nous est à tous familière, elle n’est pas pour autant puérile car elle pose des questions essentielles. Comment expliquer sinon qu’elle soit bien souvent rejointe par la physique quantique la plus récente, dont les particules traversent les murs (effet tunnel) et se voient mystérieusement corrélées par une « non-localité » qui aurait réjoui Aristote ?

C’est ainsi que l’analyse du rire rejoint la métaphysique la plus élaborée via une arithmétique irréfutable et une topologie irrésistible. Pour ce qui est de l’arithmétique, rendons-nous, sans aucun commentaire, à la patinoire :

Quant à la topologie, étymologiquement « étude du lieu », elle est peut-être une des parties les plus difficiles des mathématiques et de la physique. La notion de « dimension », qui la concerne au premier chef, est omniprésente chez Avery. Alors qu’un personnage respectable (« en pleine forme ») a trois dimensions, il n’en a plus que deux s’il se prend une baffe et se retrouve aplati, et plus qu’une seule s’il est victime d’un incendie ou d’une explosion : il ne reste alors que le trait du dessin, cramé comme une allumette. Il y a donc une véritable « déchéance de la dimension » chez Avery, qui, allant toujours jusqu’au bout, a même tenté d’atteindre la dimension zéro. Droopy toréador, par exemple, enferme le taureau dans son corral, puis replie le corral sur lui-même jusqu’à ce qu’il ne reste presque rien. Mais ce presque rien finit par se déplier, libérant le monstre qu’il contenait (Senor Droopy, 1949). Les psys apprécieront.

La topologie s’intéresse aussi à la bande de Möbius (surface à une seule face — l’image même du cercle vicieux), à la bouteille de Klein (surface sans intérieur ni extérieur — la sphère vicieuse), aux surfaces pliées (« catastrophes » topologiques), et distingue les surfaces continues des surfaces trouées. Or, il est un dispositif très commun associant un pli (la charnière) et une surface trouée (le mur) : la porte ! Il n’y a donc pas lieu (!) de s’étonner de ce que quantité de portes claquent chez Tex Avery, et ce dès 1945 :

Et pour clore ces chroniques avéryennes, voici Tex Avery, sous les traits du loup de nos contes d’enfants, claquant successivement huit portes, toutes différentes, avant d’avaler la clé. C’est précisément ce qu’il a fait avant de nous quitter, pour nous laisser le plaisir de découvrir les secrets de son art.

Nicolas Witkowski
Chroniques avéryennes

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