La sémiophysique pour les nuls

La sémiophysique pour les nulsAprès avoir repéré les principales références historiques d’Avery, il est temps maintenant d’analyser la structure de ses cartoons. À force de les regarder de près, on y remarque l’omniprésence d’une structure particulière, qui revient inchangée sous des aspects toujours différents : un personnage ou un objet émet un “influx” (un son, une onde, une parole, une pulsion) qui est capté par un autre personnage, ou objet, dont le comportement ou la forme est soudain modifié(e). Avery représente ce schéma (avec le prix !) dans Ventriloquist Cat (1950) avec le slogan “Throw your voice” : “transmettez votre voix” ou “faites parler un objet”. On distingue bien l’émetteur, la propagation de l’influx, et la modification du récepteur ; en l’occurrence, il s’agit de faire dire “miaou” à une boîte à lettres, puis à bien d’autres objets ou personnages par la suite :

On trouve curieusement une structure analogue chez le mathématicien René Thom (1923-2002), célèbre auteur de la “théorie des catastrophes” et médaille Fields 1958 pour ses travaux de topologie. Dans la ligne d’Aristote dont il a relu de très près la Physique (Esquisse d’une Sémiophysique. Physique aristotélicienne et théorie des catastrophes, 1988), Thom a en effet proposé un schéma universel, dit sémiophysique, qui s’applique aussi bien aux interactions physiques qu’au langage. Or, c’est ce même schéma que Tex Avery met en œuvre dans ses cartoons.

Le monde de la sémiophysique comprend deux types d’acteurs : des “saillances” bien localisées, ayant une forme bien précise, et des “prégnances”, ondes, fluides ou influx parfois fort étranges, sinon carrément magiques, qui transmettent l’information d’une saillance à une autre. Chez l’animal, précisait Thom, les trois grandes prégnances sont la faim, la peur et le désir sexuel. Chez l’homme, tout se complique puisque n’importe quel concept ou mot peut devenir prégnance. Thom ajoutait à ce schéma un troisième terme, les “effets figuratifs”, qui se produisent quand une prégnance investit une saillance.

Thom, Avery et Aristote sont donc d’accord sur le principe d’une structure ternaire : une saillance émet une prégnance qui, lorsqu’elle investit une autre saillance, provoque chez elle des effets figuratifs. Les gags d’Avery obéissent à ce schéma, et leur effet comique vient de la “défaillance” d’un des trois termes du schéma : une saillance peut se comporter comme une prégnance ou changer de nature (la proie devenir prédateur, par exemple), et une prégnance peut se propager bizarrement. Quant aux effets figuratifs, ils manifestent, on le verra, une tendance marquée à la multiplication. En somme, le rire se déclenche chaque fois que la logique sémiophysique est violée ! Examinant chacun des termes du schéma sémiophysique, on s’intéressera successivement, dans les chroniques à venir, aux saillances, aux prégnances (le langage aura sa chronique particulière), puis aux effets figuratifs.

Reprenons, en guise d’apéritif, une scène déjà vue ici : quand le loup arrive chez Cendrillon, deux saillances se font face. La prégnance — le sex-appeal de Cendrillon — provoque chez le loup (avec un certain retard) des effets figuratifs étonnants, allant jusqu’à le changer en cheval. Ce premier schéma sémiophysique est immédiatement suivi d’un second, qui le reboucle : la prégnance sexuelle qui s’est emparée du loup le précipite vers la porte de Cendrillon… qui se referme. On voit que la boucle du gag, contrairement à la porte, ne se referme pas.

Telle est donc la structure de base du gag chez Avery : un cercle… assez vicieux. On peut bien sûr s’inquiéter de ce qu’une situation aussi frustrante (pour le loup) n’éveille chez nous aucune compassion, mais si Cendrillon n’est pas sensible au charme du loup, ce n’est pas le cas de sa tante, la fée, qui poursuit le loup de ses ardeurs et inverse le schéma sémiophysique, changeant le prédateur en proie :

Mais l’obsession du loup prend le dessus : la fée prend un coup de massue, ce qui annule le second schéma, et le loup s’en prend un autre de la part de Cendrillon, comme il s’était pris la porte à son premier essai. Les schémas sémiophysiques, on le voit, sont rapides, voire subliminaux, et impitoyables. Celui du loup et de la fée, en outre, est contraire aux lois (non dites) du dessin animé : du sang apparaît lors du coup de massue, comme on peut s’en rendre compte en regardant image par image. Quand on parle de transgression chez Avery, ce n’est pas une figure de rhétorique : il va jusqu’au meurtre !

Au fond, la sémiophysique n’est pas en contradiction ouverte avec la physique ordinaire ; elle la transcende. La physique explique en effet l’interaction entre les corps par l’échange de particules virtuelles qui ont toutes les caractéristiques d’une prégnance. Le magnétisme est dû à l’échange de photons, particules de lumière, et la gravitation à l’échange de gravitons, ou ondes gravitationnelles. Les prégnances de la sémiophysique peuvent être de telles ondes ou particules invisibles, mais elles peuvent aussi être bien plus subtiles, et par là plus amusantes. Un petit détail qui change tout… et fait toute la différence entre pensée magique et pensée scientifique.

La pensée magique, qui est aussi celle de l’enfant, est aujourd’hui très dévaluée — voire risible, ce qui nous concerne ici — car si elle permet de comprendre les phénomènes, elle ne permet pas de les prévoir et de les utiliser. René Thom était persuadé qu’il est plus important de comprendre les choses, de leur donner un sens, que de les manipuler à son profit. Pour lui, la sémiophysique était une “métaphysique réaliste, seule capable de donner au monde une certaine intelligibilité”. Et si nous rions d’Aristote et du loup d’Avery, c’est que, du haut de notre science, nous nions le fond de “pensée sauvage” (à la Lévi Strauss) ou de “physique naïve” qui est à la racine de notre pensée. C’est dommage pour les enfants — les pédagogues et leurs élèves (qui adoreraient) se trouveraient bien d’étudier la sémiophysique — et pour les spectateurs d’Avery, qui rient sans savoir pourquoi.

En tout cas, si l’on observe l’évolution des gags de Tex Avery, il apparaît que les métalepses sont abandonnées très tôt, dès 1945, comme les effets “physiques” (changements de taille, violations de la pesanteur, etc.) qui ne font plus ensuite que de brèves apparitions. Le seul effet vraiment pérenne, celui vers lequel tend, au début des années 1950, toute la création avéryenne, est l’effet sémiophysique.

Nicolas Witkowski
Chroniques avéryennes

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