VIII. C’est à Paris qu’il faut aller (méditation d’un tigre)

Résumé des épisodes précédents : À ce point de ses aventures, Tigrovich vient de goûter les joies des aller-retours : enlevé à sa vie d’art et de débauche dans la ville de B. par un faux impresario, en fait un vrai détective, il a été enfermé, pour son bien, dans une baraque à huîtres par le grand humain moustachu, son père adoptif et ostréiculteur. Mais il en a été libéré par sa belle amante Emma Volkovitch et ses frères, surtout un. Il se retrouve donc à faire la sieste sur un trapèze au-dessus de la piste du cirque Romanès-Volkovitch. Un coup pour rien ? Pas si sûr…

Posé nonchalamment sur la barre du trapèze, le tigre étira méticuleusement chacune de ses griffes, dressa lentement ses oreilles, laissant ses narines frémir. Insensible au fumet de sciure, mêlé des rances relents de la sueur et de l’art, qui émanaient de la piste par lui surplombée, il se figea, comme emporté. Plus ébranlé peut-être que nous ne l’avons d’abord cru par sa précédente aventure, notre héros s’était ramassé en lui-même, comme, en d’autres occasions, il ramassait ses membres fatigués. Attentivement, sans en perdre une miette, il écoutait ce qu’il avait à se dire, passant tout en revue. La curieuse séduction qu’avaient exercé sur lui les mensonges du faux impresario, quidam et détective. La brûlure salée des paroles du grand humain qui l’avait emmené en France occidentale, causant tout à la fois son malheur et l’ébauche radieuse de son glorieux destin. L’étrange nostalgie qu’avait causée son bref séjour dans son ostréicole geôle (il faut dire, en effet, et nous l’avons omis dans le feu d’une action trop rapide, qu’avant de suivre ses sauveurs, il avait jeté sur une poche d’huître un regard, un simple coup d’œil, mais qui avait suffi à faire naître comme un regret). La certitude aussi qu’à l’art il devrait, et pour toujours, sacrifier l’huître et les prêtres qui la servent. Oui tout cela bien sûr. Mais aussi autre chose. Un élément nouveau. Ici les choses s’obscurcissent. Il nous faudra, pour continuer de comprendre non plus seulement le Tigre, mais dans le Tigre l’artiste, et dans l’artiste l’homme ou la femme (n’entamons pas à présent ce débat), faire preuve d’une certaine attention. Attention donc. Et dans l’ordre.

Représentons-nous un jeune tigre, trop tôt arraché à l’affection des siens et déplacé en un foyer où il trouve, à défaut d’un milieu propre à accueillir ses qualités d’artiste, du moins un cadre où sertir ses élans ; songeons que le même, évadé de cette prison rassurante était tombé sous la férule de la fantaisie, et à deux doigts, sinon plus, de la plus grimaçante débauche, acerbe revers de sa Rencontre avec l’Art. Concevons pour finir que le sujet, à peine s’est-il accoutumé à ne plus suivre que la loi de son plaisir, se trouve un instant replongé dans l’atmosphère première de son enfance, qu’il quitte, mais peu de temps, le lupanar pour un couvent où il ne reste pas. Et que le temps de ce faux départ qui est aussi un faux retour, un quidam d’impresario lui a mensongèrement mais explicitement fait apercevoir, au loin, les étoiles brillantes de pistes mieux éclairées que celles où il évolue. Vers quel objet alors ses aspirations le porteront-elles ? Que désirera-t-il ? La Gloire ? Les Vivats ? La discipline exacerbée d’un Art chaque jour mieux servi ? Oui, bien sûr, tout cela. Mais est-ce vraiment nouveau ? Non. Pendant que nous réfléchissons, Tigrovich a trouvé mieux. Découvrons, émerveillés, ses conclusions : ce dont avait besoin notre artistique héros, notre tigre tant doué mais si sauvage encore, c’était, tout simplement, d’un dompteur.

Ce qu’il dit simplement, en étirant sa patte droite : « Un dompteur ». Chez les Romanès-Volkovitch, on trouvait clowns, écuyères, jongleurs, musiciens et trapèzes, acrobates et paillettes, cuivres et beaux garçons, mais de dompteur, point. Et pourtant, se disait le tigre in petto, se redressant sur son trapèze, un dompteur n’était-il pas chose absolument nécessaire à l’art du cirque en général et du fauve en particulier ? Pouvait-on même concevoir qu’un tigre pût faire sous le chapiteau son entrée souple et chaloupée, sans que ne l’accompagnent, marquant le contre-temps des applaudissements, les claquements du fouet ? Comment jusqu’à présent, se disait notre artiste, presque debout sur son perchoir comme le gagnait une indignation rétrospective, comment avait-il pu, tous les soirs, revêtir les teintes harmonieuses de ses costumes rose aurore, vert pomme et orange orangé, sans que n’y réponde, heureux pigment complémentaire, le rouge éclatant et doré du dompteur en habit ? Et aux jambes musclées de l’animal ne fallait-il pas le contrepoint des jambes galbées de l’homme, à ses rugissements le tonnerre de sa voix, à ses griffes son fouet, à ses rayures ses boutonnières, à ses oreilles le bicorne que porterait son futur maître ? À ces impératifs esthétiques, s’ajoutaient des considérations morales. « Quoi !, s’enthousiasmait-il, je devrais donc, toute ma vie, rester aux mains de la débauche, m’épuiser à suivre les trois frères d’une écuyère, belle bien sûr (mais qui ne l’est, au cirque ?), dans leurs incertaines errances, quand un dompteur par sa seule présence purifierait et mon âme et mon corps, ferait de moi un tigre et seulement un tigre, et non plus un malfrat aux impudiques manières ? » Tigrovich ne croyait guère à ces dernières considérations qui n’avaient d’autre rôle que d’agrémenter sa méditation de quelques pieux ornements, dont il avait trouvé d’ailleurs les principaux éléments dans une tribune de La Gazette du Cirque, consacrée, on ne sait trop pourquoi, à la direction spirituelle des artistes entraînés sur une mauvais pente. Sans ces pieux prétextes, son discours intérieur lui aurait autrement semblé aussi nu que son costume de scène sans ses paillettes roses.

Quoi qu’il en soit, la vie de notre héros ne pourrait prendre le tournant que nous commençons à attendre avec une certaine fébrilité, qu’à l’expresse condition qu’il eût un dompteur. Et donc le rencontrât. Or pour rencontrer un dompteur, où faut-il aller ? Le quidam-privé, fictif impresario, vrai malfrat, avait montré la voie. Plus besoin de méditer. Ni non plus de s’alanguir sur un trapèze, ce qui finit par ankyloser même le fauve le plus souple. S’élançant loin du trapèze, ce fauve particulier laissa échapper un murmure, aussi vif et léger que le saut qu’il venait d’accomplir : « C’est à Paris qu’il faut aller ».

Sophie Rabau
Les aventures de Tigrovich

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se dira qu’il l’a échappé belle »
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à Paris (Le sac de l’artiste) »

 

Tigre et Arc de Triomphe (Christopher Wood 1930)