La revue culturelle critique qui fait des choix délibérés.

La revue culturelle critique qui fait des choix délibérés.

16 – Lundi 22 mai, 20 heures
| 16 Juil 2022

Un drame. Mais pouvait-il en allait autrement? Le producteur devait partir dans la tourmente.

Pour moi, ce n’est pas un scoop. J’attendais cette issue fatale. À partir du moment où Jo n’a plus donné de nouvelles, j’ai su qu’il filait un mauvais coton. Son corps a été découvert aujourd’hui à l’aube comme souvent dans les affaires de meurtre. Par un étrange coup du sort, c’est toujours le matin que les corps apparaissent. On les liquide la nuit, puis ils attendent le jour. C’est comme ça que les choses se passent.

Un joggeur courageux aérait ses poumons en forêt de Rambouillet. Il était environ 7 heures. Le sportif, un homme de 28 ans, courait à petites foulées et en short. Le mois est chaud pour la saison. Les matins ne sont plus très frais. Les terres manquent d’eau. Il n’a pas plu depuis six semaines. Où va-t-on? Où va le monde? Emporté par sa course, le joggeur ne voyait rien. Je ne sais pas s’il pensait. Il concentrait probablement son attention sur les muscles de la machine, le triceps sural, le semi-tendineux. Le biceps fémoral tirait un peu ce jour-là. Armé d’une montre gadget dernier cri, l’homme surveille son rythme cardiaque et sa tension artérielle. Tout va bien. Encore un effort. Une deux, une deux. Il a déjà avalé huit ou neuf kilomètres quand il commence à décélérer.

En nage, un peu essoufflé malgré son jeune âge, son esprit change peu à peu de direction. Ses pensées se détournent de la masse musculaire pour se porter vers la collation que son épouse est occupée à lui préparer. Chaque jour, qu’il vente ou qu’il pleuve, Kevin revient de sa promenade à 7h30 tapantes. Il prend une douche rapide, passe un peignoir de bain et déboule rasé de près dans une cuisine suréquipée où l’attend Lucile qu’il a épousée quelque quatre ans plus tôt. Elle lui sert deux œufs au plat, un bol de porridge, trois toasts à tartiner et une grande tasse de café noir. Les exercices donnent faim, surtout à cette heure matinale. Kevin, passionné de séries américaines, a renoncé depuis longtemps à la frugalité du petit déjeuner français. Il aime les grands espaces, les pizzas gigantesques, les barbecues en famille, le steak et le coca-cola. Il boit modérément, essentiellement de la bière.

Et c’est précisément ce qu’il réclame ce matin-là lorsqu’il arrive chez lui avec une demi-heure de retard. Il a les yeux révulsés, la face livide, il ne sait pas articuler un mot lorsque Lucile lui demande de s’expliquer. Elle répugne à décapsuler une bière à 8 heures du matin. Passe encore pour les œufs, le bacon et tout le tralala anglo-américain, mais l’alcool pas question. Lucile est une femme équilibrée qui suit des cours de yoga dans une des nombreuses salles de gymnastique de Rambouillet. Elle n’est pas une sportive: l’effort intense lui est contre indiqué pour sa santé. Elle juge de toutes façons que la course ou le foot font plus de mal que de bien. Voyez les joueurs de l’équipe de France. À trente ans ils en paraissent quarante. Malgré tous ses efforts, elle n’est pas parvenue à entraîner Kevin aux séances de relaxation. Comme elle ne bouge pas, le regard médusé, Kevin va se chercher une bière dans le frigo qu’il vide presque d’un trait. Puis il attrape son téléphone et compose le 17.

Il est 8h10. La standardiste, une jeune policière qui vient de prendre son service, ne comprend pas de quoi il retourne. Kevin est confus. La bière qu’il a bue à jeun ajoutée à la découverte macabre qu’il n’a pas encore digérée embrouille ses idées. Il ne sait par où commencer. Il est toujours difficile de présenter les faits. Kevin, employé dans une entreprise de circuits électroniques, ne possède pas les qualités requises à une expression claire. Son habitude de coder la moindre information en langage binaire lui a fait perdre une bonne partie de ce que ses professeurs ont tenté de lui inculquer. Il a cessé de lire depuis longtemps. La poésie, ce n’est vraiment pas son truc. Quant aux romans, il les juge trop longs. Les livres lui tombent des mains passée la sixième page. Les revues sportives elles-mêmes lui paraissent inutiles. Il ne dit pas obsolètes à l’officier qui l’interroge. Le mot lui manque mais l’idée n’est pas loin.

Enfin Kevin parvient tout de même à bredouiller une phrase complète. J’ai découvert un homme en faisant mon jogging. À l’autre bout de la ligne, la jeune femme manque de s’étouffer. C’est la première fois qu’un type appelle le 17 pour raconter ses exploits érotiques. Émilie Brunet en a déjà vu de toutes les couleurs malgré son peu d’expérience. Les petites filles violées par leur papa, leur oncle ou un cousin, les garçons torturés, les femmes battues, les morts par overdose, les hold-up sanglants, les vieilles escroquées par un vendeur de polices d’assurance bidon, les jolies employées rudoyées par leur patron et finalement violées. Car on en revient souvent là. Mais les histoires de cul sur des chemins forestiers, elle n’a encore jamais entendu ça. Où va-t-on? se dit-elle en s’apprêtant à raccrocher. Où va le monde? In extremis Kevin rassemble ses efforts et rejette le morceau qu’il tient en travers de la gorge depuis quarante minutes. J’ai trouvé, rencontré, découvert le corps d’un homme assassiné.

Précisez, lui répond imperturbable la standardiste. Oh salement amoché. Une horreur. Un crime, un meurtre, je ne sais pas, je ne sais plus. L’homme était froid quand je lui ai tenu la main. J’ai pensé à lui prendre le pouls, dit Kevin qui retrouve un peu de ses moyens, heureux de signaler qu’il a fait preuve d’initiative. Très bien, commente l’officier de police. À combien battait-il? Quoi? demande Kevin à nouveau perdu. Des images de la scène lui reviennent à l’esprit. La tête est éclatée, le thorax défoncé. Le pouls. Quoi le pouls? Le pouls battait-il encore et à quel rythme. L’homme n’était peut-être pas tout à fait mort quand vous l’avez découvert. Je jure qu’il avait cessé de vivre. Le pouls ne battait plus?

Alors Kevin raconte ce qu’il a vu, donne les détails macabres. Il y avait du sang à cinq mètres à la ronde. Et vous avez néanmoins cherché à lui prendre le pouls? tranche d’une voix froide son interlocutrice. Ce n’est pas cohérent. À ces mots Kevin s’effondre sous les yeux de Lucile. On me prend pour le meurtrier, a-t-il le temps de murmurer avant de tourner de l’œil.

Une demi-heure plus tard la police était à son domicile. Je suis arrivé dans la foulée. Kevin achevait son petit déjeuner, ça puait les œufs frits quand on a passé la porte d’entrée. Nous sommes aussitôt partis en forêt. Le corps n’était pas beau à voir, mais c’est toujours le cas des morts. Je ne connais pas de cadavres agréables à regarder. Même jeunes, les morts nous épouvantent, surtout les jeunes d’ailleurs. Enfin dans le cas de Jo, ce n’était vraiment pas une réussite. Je comprenais pourquoi notre joggeur du matin en avait perdu la voix. Le spectacle était indescriptible.

Mais notre métier nous a habitué au pire. On trouve les mots, quand même. Jo avait d’abord reçu deux balles logées en pleine tête. L’une, la première sans doute, avait traversé et brisé l’arcade sourcilière pour atteindre le cerveau. Un travail de professionnels. Jo était mort sur le coup. La seconde avait atteint le menton. C’était une balle inutile, de même que les trois autres, au cœur, à l’abdomen et dans le genou. Le tueur s’était acharné sur Jo. On l’avait massacré. Kevin avait raison: le sang avait giclé partout. Je n’ai pu m’empêcher à mon tour de lui demander par quelle folie, quelle bizarrerie il avait décidé de prendre le pouls de la victime. Un enfant aurait compris qu’il n’y avait plus rien à espérer. Kevin m’a regardé d’un air de chien battu, il s’est mis à pleurer, puis a soudain vomi ses œufs, son bacon, le porridge. J’ai prié Billot de le raccompagner chez lui.

L’ennui, vous comprenez, est qu’il y a maintenant un petit déjeuner complet mêlé au sang de Jo. Quel destin.

 

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