XXXVI. Lamentations d’un tigre

Arraché dès l’enfance à sa natale Taïga, adopté par un couple d’ostréiculteurs rustauds sur les bords, amoureux d’une écuyère, puis d’Ali ibn-el-Fahed, le plus grand des Dompteurs, qui le mène à la Gloire, Tigrovich, tigre, prince et artiste, a connu la gloire internationale et la déchéance de l’artiste mélancolique. Un jour, son dompteur disparaît, en laissant opportunément quelques indications permettant de le retrouver. Notre héros part à sa recherche, en compagnie du Clown Démétrios. Embarqués à bord du Circusils rencontrent à bord une mystérieuse passagère clandestine, un chanteuse égyptienne qui se révèle, contre toute attente, être Ali le dompteur lui-même, indeed ! Mais il y a des pirates, une tempête, et finalement un naufrage : l’un sur un bout de bois, l’autre accrochés à un fragment de bois se rapprochent d’abord puis se séparent, Ali ayant lu dans les astres qu’il devait se rendre en Égypte, tandis que son tigre devait se atterrir ailleurs, en un pays lointain plus à l’est. Il a atterri. Non sans mal et en se cassant une griffe ou deux sur  les rochers. Et maintenant, nu comme un naufragé, il se lamente.

« Ah », se lamentait donc Tigrovich, « malheureux que je suis ».  « N’ai-je donc quitté la Capitale, fuyant les mains visqueuses de la débauche, que pour tomber dans celles des pirates qui, devenus mes amis et futurs associés, se virent arrachés par un sort cruel à mon affection naissante ? N’ai-je donc parcouru les flots, bravant tous les dangers, que pour voir mon dompteur, prunelle de mes griffes, objets de tous mes désirs, guide et lumière de ma vie d’artiste, de prince et de tigre aussi, me revenir puis m’échapper vers les rivages de l’Égypte, que cette terre soit maudite de mille vols de sauterelles, car elle m’a pris Ali, cruelle et avide rivale. Fortune, Fortune cruelle, seras-tu jamais rassasiée : la mort de Tigrovna, mon exil parmi les huîtres, Auguste, l’école et le chignon, les Romanès-Volkovitch et leurs discutables manières, le détective et la prison, le train, le sac et la gare, mon contrat, la gloire puis la déchéance, mon accident et ma mélancolie, la cantatrice égyptienne qui n’en était pas une, l’abordage et le contre-abordage, notre ruse que ruina la tempête, le départ d’Ali, ces rochers qui ont blessé mes griffes délicates, ma redingote fuschia envolée à tous les vents et cette plage enfin, tout cela, avide Fortune suffit-il à tes entrailles sanguinaires ? Es-tu comblée, enfin, ou te faut-il encore, en guise d’entremets peut-être, que de malheurs nouveaux s’ajoutent à mes malheurs anciens ? Hélas, continuait-il, mon sac d’artiste où donc est-il à présent, dans quelles abymes poissonneuses où des pieuvres lancent, dans les recoins les plus secrets, leurs impitoyables tentacules ; où donc es-tu, Emma, dans les bras de quel acrobate qui te désapprend l’art du cirque reposes-tu ton corps charmant, où êtes-vous Boutros, Youssef et toi mon cher Demetrios qui payas de ta vie ta fidèle amitié. En quel lieu de la terre, te trouves-tu, Ali ? Entends-tu encore mes cris ? Ou, plutôt, dompteur sans pitié, m’as-tu déjà effacé de tes registres circassiens au nom des astres qui ont bon dos ? Est-ce avec un éléphant, balourd, grossier et néophyte, que tu veux fasciner l’Égypte et même toute l’Afrique? Un lion ? Peut-être une écuyère ? Cependant que ton tigre, seul, malheureux que je suis indeed, dénudé et dénué, gît sur cette plage brûlante (le soleil commençait de darder ses rayons, car le tigre s’était lamenté un certain temps) maudissant, impuissant, la fortune. »

– C’est pas la fortune.

Une voix fluette mais ferme s’était fait entendre. Et le tigre qui, s’étant d’abord agenouillé, avait achevé ses pitoyables lamentations à plat ventre, griffant le sol de ses mainspattes, leva un œil, puis deux. Un petit garçon aux boucles châtains, pas très grand par la hauteur, mais grave en son regard, le regardait, tranquille, assis sur un rocher. Il était tout de bleu vêtu et portait à la main un jouet que Tigrovich devina être un chameau de bois. Et il reprit (le petit garçon aux boucles châtains) :

– C’est pas la fortune. Moi je sais.
– Et tu sais quoi ? (Tigrovich boudait.)
– C’est les astres.
– Ce sont, corrigea Tigrovich.
– Ce sont, accepta le bambin.
– Quoi, les astres ? dit Tigrovich.
– Les astres de la falatité, renchérit l’enfant.
– De la fatalité, corrigea patiemment Tigrovich.
– « De la fatalité », progressa le poupon.
– Ça recommence, avec les astres, soupira Tigrovich, qui commençait à avoir faim.
– C’est quoi ton nom de famille ? digressa le premier.
– J’ai faim, lui fut-il répondu.
– C’est quoi ton nom de famille ? s’obstina-t-on, en face.
– Tigrovich, soupira Tigrovic.
– Tigroviche ?
– Non Tigrovich.
– Tigrovich de chez les Tigrovich ?
– Himself.
– Et ton prénom c’est quoi ?
– Tigrovich, également.
– Alors on peut manger, se réjouit le petit garçon en se frottant le ventre.

Tigrovich n’y comprenait rien, mais se réjouit de même. Et comme le bambin posait sur le rocher son chameau de bois, et sortait d’un petit sac qu’il portait à l’épaule, diverses victuailles, pommes frites, bonbons, guimauves et autres produits exotiques, il repoussa à des temps plus lointains les réflexions qu’il aurait pu avoir sur la fatalité et ses ruses incertaines. Réajustant la ramure de cèdre qui cachait toujours sa pudeur, il se releva. Alors, ils pique-niquèrent. Et quand ils furent enfin rassasiés, des lambeaux de bonbons et guimauves jonchant le sable blanc et les rochers alentours, ils s’égayèrent en quelques jeux, le tigre amusant l’enfant de ses cabrioles enjouées. Enfin, le petit sembla se souvenir d’une tâche qu’on lui aurait confiée. Et prenant le tigre par la patte, le conduisit dans une anfractuosité rocheuse que venait battre la mer. Là dans le creux de l’oreille, soufflant sur lui une haleine sucrée, il lui expliqua sans ambages qu’il devait le conduire à la belle dame brune de la banque. Le tigre que son repas avait rendu plus amène, ne discuta pas devant ce nouvel arrêt du destin ou de l’enfant, ou des deux à la fois, et prenant le petit par la main, consentit à le suivre.

Sophie Rabau
Les aventures de Tigrovich