Traitement inédit pour ceux que les piles de livres font frémir

Des ordonnances littéraires destinées à des patients choisis en toute liberté et qui n’ont en commun que le fait de n’avoir rien demandé.

Le principe des ordonnances littéraires est théoriquement toujours le même : le praticien, face à un patient requérant des soins urgents, établit un diagnostic puis prescrit un traitement adapté, à savoir la lecture d’un ouvrage choisi selon des critères rigoureusement scientifiques. Rappelons qu’il n’y a pas de traitement miracle, et que, si la médecine littéraire obtient dans l’ensemble de très bons résultats, elle ne peut éviter certaines récidives, ces dernières donnant lieu à la mise en place d’un nouveau protocole à appliquer au cas rebelle.

Des livres, donc, que nous engageons fermement nos patients à lire, et cela quelles que soient leurs réticences à l’encontre de ce type de médication, parfois éloignée de leurs habitudes passées et présentes.

Dérogeant à la routine désormais instituée, le cas présenté cette semaine a donné lieu à une adaptation significative des soins, preuve s’il en est que la médecine littéraire ne cesse d’innover, tant par les protocoles mis en place que par les liens établis avec le patient au sein de son environnement social, naturel et psychologique. Précisons d’emblée qu’une telle prescription ne pourra en aucun cas être considérée comme universelle, qu’elle constitue une expérimentation à notre sens intéressante et porteuse d’une démarche transversale sans aucun doute prometteuse et non pas un modèle type à imposer en toutes circonstances.

Mais voyons en tout premier lieu à qui elle s’adresse. Le patient est ce jeune homme à l’allure un peu molle, croisé l’autre jour devant une librairie où il hésitait à entrer parce qu’elle était climatisée et que le soleil tapait dur, mais, claironnait-il, « moi tous ces livres ça me donne le tournis, franchement y en a trop, beaucoup trop, je saurais pas quoi choisir alors je choisis pas, et ça m’évite un bon mal de tête ». Appréhension marquée face à la surabondance, pertes d’équilibre, céphalées : les symptômes sont clairs. Et requièrent un traitement tout à fait spécifique.

Non pas un livre mais une librairie. Et pas n’importe laquelle.

Morioka Shoten, a single room with a single book

La librairie en question se situe à Tokyo, elle a été ouverte en mai 2015 par Yoshiyuki Morioka dans le quartier de Ginza. Sur la vitrine de la Morioka Shoten, nom de l’établissement, une devise est inscrite : « Une seule pièce avec un seul livre ». Parce que tel est le principe. Ce monsieur ne vend qu’un seul et unique livre (fin des céphalées), l’entoure durant toute une semaine de créations en lien avec son contenu : peintures, objets divers, ateliers, etc… mais le livre règne seul, sans un seul de ses congénères à ses côtés, et cela toute une semaine.

« Ici, le lecteur est invité à entrer dans un livre, comme on entre dans une pièce », déclare le libraire.

« Mais quel ennui ! » pourrait alors répondre le jeune indolent. « Pas du tout », s’empressera de lui répondre le praticien : imaginez un peu un marchand de légumes qui, au lieu de proposer tout au long de l’année la même dizaine de légumes (carotte, poireaux, navets, pommes de terre, choux, …), choisirait de n’en proposer qu’un seul à la fois mais qui, pour le coup, varierait chaque semaine et se creuserait la tête pour proposer à ses clients au fil des mois et des saisons des légumes rares et goûteux. Au terme des 365 ou 366 jours que compte l’année, les clients dudit primeur auraient eu une alimentation bien plus variée et, disons-le, bien plus réjouissante que ceux qui auront, à l’instar du reste du pays, consciencieusement alterné, semaine après semaine, choux, carottes, navets, etc…

Encore une fois, le système n’appelle sans doute pas à être généralisé, et il est formidable que des librairies continuent à proposer un éventail fourni de livres. Mais que quelques-unes s’inscrivent à contre-courant des grandes enseignes qui ne vendent tout au long de l’année que les mêmes auteurs de best-sellers, inlassablement, en une ronde affreusement répétitive, qu’elles décident de prendre à bras-le-corps les céphalées et pertes d’équilibre d’une partie de la population en leur offrant une pratique différente du livre, eh bien, oui, cela me semble tout à fait souhaitable.

Par ailleurs, l’existence même de cette petite librairie tokyoïte pourrait aussi mettre du baume au cœur de tous nos libraires qui, d’ores et déjà, à l’heure où nous publions cette chronique, se trouvent écrasés et pressés par les exigences d’une rentrée littéraire pléthorique dont ils empilent depuis maintenant quelque temps déjà les ouvrages, entassements impressionnants à terrasser avant de pouvoir proposer leur sélection à leurs clients à partir de la fin du mois d’août. Le tout dans un contexte de baisse inédite des ventes de livres depuis le début de l’année. Chers libraires, allez donc jeter un œil aux images et articles concernant cet étrange petit îlot tokyoïte, ils feront l’effet d’un haïku aérien inséré au beau milieu d’un pavé interminable, et vous retournerez à vos amoncellement de livres le cœur plus léger.

À Tokyo, pendant ce temps, Yoshiyuki Morioka se tient calmement dans sa petite librairie, face à un seul livre, qu’il a pris le temps de lire et sans doute de relire lentement.

À l’entrée de l’établissement, les clients font la queue pour entrer.

Nathalie Peyrebonne
Ordonnances littéraires

 Morioka Shoten, a single room with a single book