Montaigne et La Boétie

La vie privée des philosophes est pour la plupart d’entre eux mal connue. Que savons-nous au juste de Socrate ou de Descartes ? Ont-ils aimé ? Quels étaient leurs goûts sexuels ?

Montaigne a eu le projet de se peindre lui-même : “Ainsi, lecteur je suis moi-même la matière de mon livre…”. Homme d’une seule œuvre si l’on excepte quelques textes de circonstances comme ses récits de voyage, Montaigne rédigea les Essais sur plus de quatorze annés.
Je me trouvais dans le bordelais quand je fis la connaissance d’un négociant en vin. L’homme était affable et avait belle allure. Après avoir goûté plusieurs grands crus, nous échangeâmes sur la philosophie, notre passion commune. La pensée de Montaigne, dont la propriété n’est qu’à quelques encâblures de la sienne, l’intéressait particulièrement. Nous reprîmes du vin et nos propos devinrent plus libres. J’évoquai l’amitié célèbre de Montaigne et de La Boétie, de trois ans son aîné, amitié immortalisée par cette exclamation : “parce que c’était lui, parce que c’était moi”. Je connaissais ce chapitre consacré à l’amitié, mais j’avais toujours été surpris par la retenue qui le caractérise. Montaigne n’avait-il donc jamais rien écrit de plus franc sur cette passion qui le liait à La Boétie ?
Un moment après, je me trouvai dans la chambre de mon hôte, un manuscrit du XVIe siècle à la main. Mon ami — car c’est ce que nous sommes devenus rapidement — tenait ce texte d’un marchand américain qui l’avait lui-même déniché par hasard dans une brocante de Périgueux. Le texte est à l’évidence une ébauche et paraît par endroit décousu. Il contient des passages qui se retrouvent dans l’édition définitive des Essais, d’autres que Montaigne a jugé préférable de supprimer. On y voit un esprit curieux et audacieux évoquer librement les amours interdites, mais aussi un homme prudent. À aucun moment, malgré certaines licences, le texte ne permet de savoir ce qui se passa au juste entre Montaigne et La Boétie. Je laisse au lecteur le soin de répondre.
Montaigne et La Boétie © Joseph Schiano di Lombo

 

Nature s’est obligée à ne rien faire autre, qui ne fust dissemblable. Platon affirme dans son Alcibiade n’avoir jamais pu rencontrer deux mâles membrés en même façon. Et dans son Cratyle, il soutient qu’il estoit impossible, mesme pour un dieu, sçavoir faire deux fois le mesme homme, car la ressemblance poussée à son dernier excès transformeroit le mesme en autre. Notre entendement le conçoit mal, luy qui cherche tousjours quelques similitudes entre les choses. Mais nous y employons l’expérience quand la raison nous faut. Moi-mesme j’eus maintes fois l’occasion d’apprécier la différence qu’il y a d’homme à homme. Je m’y fusse perdu à l’avanture si je m’en fusse simplement fié à mes forces. Non seulement dans le temps, comme nous voyons chez les petits leur appareil encore chestif et pour tout dire recroquevillez par défaut d’exercice, alors que, parvenus à l’âge adulte, leur membre atteint des proportions si considérables qu’il nous est loisible de nous demander s’ils sont de la mesme substance. Entre individus de contrées éloignées, la différence se perçoit davantage. Encore qu’il me souvienne avoir lu chez Aulu-Gelle qu’il arrivoit que les enfans singent leurs parents après les avoir surpris accouplés. Plutarque confirme ce phénomène. Sur ce sujet comme tant d’autres, l’innocence des enfans est une opinion qui vole à tous vents. Si nos doctes n’avoient pas tellement escrit et respandu un jugement qui passe pour ferme et assuré, nous aurions davantage de foi dans le tesmoignage de nos sens. Mais toutes nos opinions sont livresques. Enfin je vois partout cette universelle variété, tant chez les Italiens qui l’ont fine mais allongée que chez les Gascons dont la lame est parfois plus réduite mais la poignée plus large. La ressemblance ne faict pas tant un comme la différence faict autre.

Mais il n’y a pas que la verges qui diffère d’un mâle à autre, l’usage que nous en faisons outrepasse les bornes de l’imagination. Car nos mœurs sont à l’image de notre être ondoyant et changeant. Tesmoing la vigueur des Turcs qu’on dit tournée contre nature et qui paraît si estrange. Mais pourquoi estrange alors qu’elle nous est simplement estrangère ? C’est par simple habitude que chez les peuples du Levant les mâles se meslent aux mâles. Il y a tant de variations d’une nation à autre qu’il nous est impossible de trouver une seule loi universellement respectée. Mesme le vol ou l’inceste ont été pratiquez dans des régions et espoques reculés. À Sparte les voleurs étaient honorés. On dit qu’en Chine l’inceste entre les pères et leurs filles est couramment pratiqué et ne paraît pas plus estrange à ce peuple que nos mariages entre cousins et cousines. Nos Roys et Reines nous en donnent bel exemple. Et les Grecs ne considéroient-ils pas la sodomie comme moyen le plus sûr de faire passer le sçavoir d’un homme faict dans la jolie teste d’un adolescent encore ignorant ? Platon rapporte ce faict dans ses ouvrages. Nos conventions ne sont pas meilleures que les leurs.

De mesme chez les peuples du Nouveau monde il s’est trouvez quelques tribus cannibales. Un amy m’a rapporté de leurs pratiques un récit digne de foi. Ces peuples ne se resgalent de la chair de leurs ennemis moins pour satisfaire quelque voracité du ventre que pour montrer qu’ils les ont dominez et vaincus. Au moins les ont-ils tuez avant de les manger, tandis que nous faisons pesrir à petit feu sous le coup de tortures aussi raffinées que nos mœurs ceux qui ont eu l’heure de nous desplaire en leurs opinions ou manières. Nos guerres de religions fournissent tant et tant d’exemples de notre barbarie. Pour moy, les coustumes du Nouveau monde sont plus douces et humaines que les nostres. Je crois ces gens plus proches de la nature. Peut estre peut-on en dire autant des Grecs et des Turcs qui ont print en héritage leurs viriles licences. Car que veut la nature si ce n’est nous octroyer partout et en toute heure le plus parfaict plaisir ? Elle est assurément un bon guide et dépourvue des complications théologiques qui embarrassent souvent nostre goust corrompu. Je prendrois plus facilement pour femme un homme qu’une harengère si celuy-ci sçavoit me procurer ce que resclame mon appétit. Ce n’est pas sans raison que l’ardeur des hommes pour leurs femmes se refroidit après quelques ans de mariage. Notre désir méprise et passe à côté de ce qu’il possède pour courir après ce qu’il n’a pas.

Tansvolat in medio posita, et fugientia captat [1]

Le licite et permis n’ont guiere d’attrait pour notre membre et virilité. Nous ne nous excitons qu’à la vue et admiration de l’interdit. Les mœurs les plus éloignées de nos loix et coustumes sont celles qui offrent le plus d’interest à notre mâle curiosité.

Quod licet ingratum est ; quod non licet, acrius urit [2]

 Ainsi se peut-on expliquer que les amours grecques, qu’on décrit pourtant si souvent comme abominables et que notre saincte religion condamne, trouvent-elles çà et là de vifs partisans. Tesmoing un de mes cuisiniers que je surpris il y a moins d’une semaine en fâcheuse posture avec le palefrenier. A-t-on jamais vu chose plus estrange ? J’en pourrois citer d’autres exemples. Et les femmes prisonnières dans leur harem, comment pouvoient-elles se satisfaire sinon en s’enlaçant ? Rien n’est hors de prinse à notre humaine nature dont les bornes ne sont fixées que par nos conventions et loix artificieuses. Je trouvois mon cuisinier et son palefrenier fort marris d’avoir été interrompus dans leurs ébats.

Cette amitié dont nous parle tant Aristote dans son éthique est-elle si éloignez du sentiment que Socrate nourrissoit pour Alcibiade ? J’eus moy-même la fortune de connaistre une grande amitié qui ne dura malheureusement que trop peu d’ans. Et quand mon ami mourut, il m’appela en dernier à son chevet après avoir congesdié sa femme non sans une certaine froideur. Il me mandoit de luy donner une place. Trop jeune pour comprendre une question qui passoit mon esprit encore mal dégrossi, je ne sus que lui respondre sinon qu’il avoit bien sa place ici, qu’il se trouvoit installez dans son lit avec tout le confort et soins que nous avions pu lui prodiguer. Mais il renouvela sa demande. Il me prioit avec l’accent d’une extrême tendresse et pitié de luy donner une place. Il me fallut plus d’une année pour comprendre quelle place il désiroit occuper. Un philosophe n’est pas moins sot qu’un simple soldat, voire davantage. Mais luy étoit parti et me consoleroi jamais d’un si funeste malheur. Un sage ne voit guiere moins son amy mourant au bout de vingt et cinq ans qu’au premier an ; et, suivant Épicurus, de rien moins, car il n’attribuoit aucun léniment des fascheries ny à la prevoyance ny à la vieillesse d’icelles. Mais tant d’autres cogitations traversent cette-ci qu’elle s’alanguit et se lasse en fin. Je me mariai par diversion quelques deux ans après la mort de mon amy qui me laissa inconsolable et sans force. Je me fis, par art, amoureux, et par estude, à quoy l’aage m’aidoit.

Gilles De Coninck
La vie sexuelle des philosophes

  1. Horace, Satires, I, 2.
  2. Ovide, Amours, II, 19.

Illustration : Joseph Schiano di Lombo

  

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