Vox de Christina Dalcher pour la rédaction de Valeurs actuelles (même si c’est trop tard)

Des ordonnances littéraires destinées à des patients choisis en toute liberté et qui n’ont en commun que le fait de n’avoir rien demandé.

De retour au service, je reprenais très tranquillement mes activités en me contentant d’arroser les plantes du Dr P. et de ranger la collection de disques du Dr R. qui étaient, avec Marcel et Hildegard, au service d’urgences générales pour fournir merguez et distractions à nos collègues en grève depuis plusieurs semaines déjà. Le service était donc déserté, nous avions décidé d’assurer une présence minimale, c’est-à-dire la mienne, par solidarité sans aller contre notre serment de soigner tout le monde. Alors que je m’apprêtais à faire ma troisième sieste de la journée, j’entendis un bruit inhabituel, des hurlements indistincts provenant de l’aile Morano. Une dizaine de personnes se mouvaient chaotiquement en direction du service. Marcel, qui les précédait de peu, me précisa qu’ils nous étaient adressés en urgence par le service psychiatrique pour avis pluridisciplinaire. Il me dit qu’il s’agissait du comité éditorial de Valeurs actuelles, que le cas était lourd, qu’il me laissait le dossier parce qu’il devait aller chercher des chipolatas de soja pour le barbecue de lutte de mes consœurs.

Renonçant à demander à ces hommes qui étaient ici visiblement contre leur gré de s’asseoir et de se calmer, je décidai de plonger immédiatement dans le dossier, peu épais. La première feuille qui suivait les documents d’état-civil des membres de cette sinistre troupe était la une de Valeurs Actuelles en date du 16 mai 2019 ainsi que quelques lignes de présentation du numéro sur « la nouvelle terreur féministe ». Nul besoin d’aller plus en avant dans le dossier, cette manifestation clinique, extrêmement violente, suffisait pour poser un premier diagnostic. Elle était en outre usuelle depuis quelques semaines, d’une chronicité digne des allergies saisonnières. Nous étions d’ailleurs en pré-alerte depuis quelques mois, depuis que la culture du viol se cachait sous un droit à la beaufitude comme le harcèlement sous celui d’importuner. L’ouverture d’une compétition sportive féminine mondiale avait exacerbé les commentaires d’un sexisme à faire passer Sacha Guitry pour Olympe de Gouges, en témoignait l’extrait d’un journal télévisé d’une grande chaîne privée qui, contrairement à toute apparence, n’était pas une archive colorisée des années 50 mais datait du mois de juin 2019.

Ailleurs, dans une contrée lointaine, le droit à l’avortement, et subséquemment celui des femmes à disposer de leur propre corps, était sévèrement menacé et remis en cause par plusieurs projets de loi, dont certains, parmi les plus rétrogrades, devaient être adoptés.

C’est dans ce contexte que je lus donc cette fameuse une, expression indiscutable d’une crise sévère de phobie qui s’insérait dans un tableau clinique clair de délire paranoïaque, que notre consultation ne pourrait de toutes façons qu’amplifier, car la pathologie s’accompagne systématiquement d’anosognosie. Je décidai néanmoins de confronter mes patients à leur état.

J’analyse à haute voix : « Elles sont militantes, se disent journalistes et sèment une forme de terreur dans la vie médiatique et politique. Enquête sur le féminisme français contemporain, coalition des aigreurs. Retrouvez également notre interview d’Eugénie Bastié, journaliste au Figaro et auteur de deux essais pamphlets sur le féminisme. » (notons que le titre de « véritable journaliste » ne peut échoir qu’à celles qui partagent la vision de nos patients, mais je ne m’attardai pas sur ce point).

Vous parlez donc, messieurs, d’une « forme de terreur ». Mais quelle forme ? La même que celle que vous attribuez à ces satané.e.s grévistes qui ne font rien qu’à prendre les gentilles gens en otage ? (tenez, saviez-vous, au passage, que le substantif « gens » imposent un féminin dans plusieurs cas, est-ce là également une preuve du grand complot ?).

Les féministes, évidemment, sont aigries. Si elles étaient (restaient ?), derrière leurs fourneaux à s’occuper de la descendance de Monsieur en ayant juste suffisamment de culture et d’éducation pour lui faire un peu la conversation le soir et, qui sait, se soumettre à leur obligation sûrement mensuelle de tentative de conception du numéro 5, elles ne seraient ni féministes, ni militantes, ni terroristes, ni pseudo-journalistes, c’est bien cela ?

En allant dans leur sens, j’obtins le silence et l’attention de mes patients du jour.

Je décidai de ne pas m’attarder pas sur la reprise de l’icône pop depuis longtemps détournée de Rosie la Riveteuse, il n’est ici nul besoin de crier à la récupération ou au dévoiement, nos patients ne seraient pas en mesure de maintenir leur attention pour comprendre leurs propres errements.

Je continuai donc avec le texte. Les « actions violentes » ? Faites-vous ici référence à celles qui défilent seins nus pour dénoncer les plus de 60 féminicides qui ont eu lieu depuis le début de l’année 2019, faisant régulièrement la titraille des rubriques « faits divers » sous la mention de « dispute conjugale qui tourne mal » ou de « drame passionnel » ?

La théorie du genre ? Il n’y a pas de théorie du genre. Nous pourrions vous expliquer cela lors d’une consultation ultérieure spécialement dédiée, mais la sévérité du complexe d’insécurité patriarcale qui vous frappe risque de compliquer le traitement et d’épuiser en vain le personnel soignant qui n’a pas besoin de cela en ce moment.

La parité, cette horreur ? Que la moitié de l’humanité puisse aspirer à être traitée de la même manière que l’autre, sans nécessairement lui demander son avis d’ailleurs, vous procure des crises d’angoisse majeures car vous imaginez n’avoir qu’à y perdre, c’est cela ? Je pourrais vous démontrer que dans certains cas, la parité revient pourtant à favoriser vos positions, disons, dans un corps d’une profession qui compterait 70% de femmes. La parité absolue dans les instances représentatives de ce dit corps imposerait 50% d’hommes. Vous… vous m’entendez ? Note : patients ayant perdu brièvement connaissance. Surplus d’information, cognitivement impossible à traiter.

Écriture inclusive, une offense faite à notre langue ? Comme si la langue n’était qu’une coquille vide, non performative. Mais soit, vous avez raison, sus à l’écriture inclusive ! Je vous propose pour pallier cette horreur graphique, de féminiser systématiquement tous les noms et laissons derrière nous l’ère de l’épicène. Messieurs les vice-présidentes, directrices de la rédaction et rédactrices en cheffes sont-elles d’accord ?

La PMA pour toutes ? Il serait regrettable, en effet, que les femmes puissent se passer de la petite contribution de ces messieurs. Pis, des femmes qui aimeraient des femmes ou des femmes qui n’aimeraient personne (il est parfois difficile, chez vous de hiérarchiser les objets phobiques) pourraient enfanter ? Multiplier la menace, en somme. Menacer le patriarcat, en somme. Vous menacer, en somme.

Silence de cathédrale, satisfaction intériorisée de l’homme qui avait raison, et qui le savait.

Vox, de Christina Dalcher, traduit de l’anglais par Michael Belano, NiL éditions, 2019Devant l’ampleur de la crise et l’impossibilité de nos patients d’en sortir, un traitement s’impose à nous : Vox de Christina Dalcher, traduit de l’anglais par Michael Belano (NiL éditions, 2019), roman à peine dystopique. Aux États-Unis, dans un futur qui a l’arrière-goût amer du présent, les femmes sont toutes contraintes au port d’un bracelet autour du poignet, quel que soit leur âge. 100 mots. Elles ont le droit de prononcer 100 mots par jour. Au-delà de cette limite, le bracelet envoie des décharges électriques de plus en plus importantes, qui peuvent brûler jusqu’à la mort. Cette mesure a été décidée par le nouveau président Myers, pantin du Mouvement Pur du Révérend Carl Corbin et de ses apôtres, qui prêchent un retour des femmes à la soumission totale, aux hommes en général, bien sûr, à leur foyer, à leurs enfants et surtout, bien sûr, à leur mari. Leur maxime ? « Une citation biblique, tirée de la Première Épître aux Corinthiens : ‘le Chef de tout homme, c’est Christ. Le chef de la femme, c’est l’homme’ Charmant ». Ils sont arrivés au pouvoir par la voie des urnes. Par la voix de tous ces « hommes, blancs, hétérosexuels » qui se sont sentis menacés par les femmes, auxquelles ils diront : « Vous, les femmes, vous méritiez une bonne leçon ! »

Les déviantes (homosexuelles, opposantes politiques, femmes adultères, femmes célibataires) et ceux qui les défendent ainsi que les homosexuels, nécessairement associés aux femmes « inutiles », sont envoyé.e.s dans des camps de travaux forcés, parfois purement éliminé.e.s.

Au milieu de ce cauchemar se débat Jean McClellan, chercheuse en neurolinguistique, américano-italienne mariée, mère de quatre enfants, dont une fille qui sait à peine parler mais porte déjà le fameux compteur de mots, et qui doit subir ce qu’elle n’a pas su ou voulu voir venir. « Ils ne nous tuent pas, pour les mêmes raisons qu’ils n’autorisent pas les avortements. Nous sommes devenues un mal nécessaire, des objets que l’on baise sans les écouter » dit-elle. Mais voilà qu’un jour, le frère du président est victime d’un accident de ski qui le laisse dans un état grave. Spécialiste de la partie du cerveau lésée (« l’aire de Wernicke »), elle est appelée à l’aide par ceux qui pourtant lui interdisent de travailler depuis un an. Elle se retrouve alors plongée au cœur même du système d’oppression mais aussi au cœur de celui de la résistance, qui existe. Pour ne pas dévoyer le principe actif du traitement, nous n’en dirons ici pas plus.

Néanmoins, nous ne recommandions pas ce traitement, hautement addictif, à nos patientes du jour. Non, messieurs, vous ne réagiriez qu’à ce qui s’avère n’être qu’un excipient, c’est-à-dire à la simple idée d’une société entière où les femmes confinées n’auraient plus voix au chapitre et risqueriez des crises d’hystérie majeures car, non, cette névrose n’est pas réservée aux êtres dotés d’un utérus. Le personnage principal, d’ailleurs, « ne supporte pas le mot ‘hystérique’ », que son fils aîné, sensible à la propagande Puriste, qui s’est immédiatement infiltrée dans les programmes scolaires, utilise pourtant si facilement, affirmant à sa génitrice : « les femmes sont cinglées. C’est pas comme si c’était nouveau. Tu sais ce qu’on dit de l’hystérie des femmes et des maux de la mère ! ». Vous pourriez également reprendre à votre compte et au premier degré les propos de Jackie, l’amie de jeunesse du personnage principal, militante de la première heure qui, elle, a vu et senti le danger monter ; elle qui vous aurait sûrement dit : « Je suppose que la prochaine chose que vous allez nous affirmer c’est que le féminisme est responsable du viol ? »

La maladie, mesdemoiseaux, est en outre chez vous déjà trop avancée et continuera d’évoluer par poussées, de plus en plus aigües. Nous continuerons néanmoins à vous suivre, soyez sans crainte, ou plutôt, si, précisément, continuez à nous craindre, quitte à nourrir votre délire paranoïaque.

Nous proposions cependant une campagne de vaccination de Vox très large chez les sujets sains, de tous les genres. Nous pensions même qu’une injection pourrait montrer un réel intérêt thérapeutique chez les personnes, de tous les genres ici aussi, présentant des symptômes cliniques de la phobie encore peu avancés, nous les présupposions réversibles.

Je ne laissais pas mes tristes sires partir sans ordonnance, bien sûr. Pour calmer vos angoisses, mes petits, rappelez-vous du message porté par un slogan féministe non dénué de bon sens anatomique, et que je me permets de paraphraser ici : « Nous ne sortons pas de vos côtes. Vous sortez de nos vagins ».

Dr B.
Ordonnances littéraires

Vox, de Christina Dalcher, traduit de l’anglais par Michael Belano, NiL éditions, 2019, 22 €. Également disponible au format ePub, 14,99 €