La revue culturelle critique qui fait des choix délibérés.

La revue culturelle critique qui fait des choix délibérés.

37 – Mardi 27 juin, 20 heures
| 06 Août 2022

Billot m’a remis ce matin son rapport sur Joseph Baldaturian.

Le producteur n’a pas toujours eu le nez long. Sa carrière ne démarre véritablement qu’avec l’artiste. Il avait auparavant essuyé de nombreux échecs. Né à Marseille dans une famille immigrée originaire du Levant, il quitte l’école dès l’âge de 15 ans. Il multiplie les petits métiers, apprenti menuisier, peintre en bâtiment, vigile dans un supermarché. À 21 ans il est videur dans une boîte de nuit. Il fréquente le milieu, croise quelques célébrités de la Côte. Trois ans plus tard il fonde une maison de disques censée promouvoir les jeunes talents locaux. Le rap est à la mode. Balda recrute ses artistes dans la banlieue nord de Marseille.

C’est un fiasco. Le label accumule les dettes et dépose rapidement le bilan. Comme un malheur n’arrive jamais seul, les parents de Balda décèdent dans un tragique accident. Un carambolage sur l’autoroute du soleil a raison de leur petite Fiat. Ensuite Jo disparaît de la circulation. Nous ne retrouvons aucune facture de gaz ou d’électricité à son nom. Il ne possède pas le téléphone. Connaît-il la misère? S’est-il expatrié? Le mystère reste entier sur ces quelque cinq années.

À trente ans il est à Paris où il se fait rapidement connaître dans le monde du spectacle. Les témoignages sont nombreux. Chanteurs de variété, directeurs de salles, patrons de boîtes de nuit, tous se souviennent des débuts de Joseph qu’on n’appelle pas encore Jo ni Balda. L’homme porte beau. Il dissimule ses maigres qualités physiques (1m72 pour 80 kilos) derrière des costumes de marque. Cheveux noirs gominés, rouflaquettes, moustache, il a tout du maquereau. Certains se demandent s’il ne fait pas travailler les filles. On s’abstient de lui poser la question. Joseph est généreux, règle les additions et sait se rendre utile. Le patron du Lucifer se rappelle comment celui-ci avait su lui trouver au débotté une chanteuse peu regardante sur le montant de son cachet. Il fut impossible de savoir où Joseph avait déniché cette perle à la voix éraillée mais au physique aguichant. Peu à peu le Marseillais se fait indispensable dans ce petit monde des nuits parisiennes. Mais c’est à 32 ans que débute réellement sa carrière, du moins pour la partie qui nous intéresse.

Joseph devient Jo et rencontre l’artiste. Ils ne vont plus se quitter malgré des hauts et des bas. Balda change d’allure. Il rase ses favoris, supprime une moustache surannée et prend le titre officiel de producteur. Le lancement de l’artiste est difficile. Les salles sont souvent vides. Un premier disque ne rencontre aucun écho. Jo renoue avec les dettes. On le dit prêt à jeter l’éponge quand l’artiste sort un tube. Le succès paraît enfin au rendez-vous. Dans la foulée Jo fait signer plusieurs contrats à des chanteurs inconnus auxquels il promet des salles prestigieuses, l’Olympia, le Zénith. Jo ne recule devant aucune dépense. L’artiste lui sert de carte de visite. Le grand public boude pourtant ces jeunes talents. Les radios les ignorent. De l’avis de tous ceux qu’a interrogés Billot, Balda ne possédait aucun goût musical. La belle vie ne dure pas plus de dix mois. Le tube finit par devenir rengaine, agace et disparaît des ondes du jour au lendemain.

Jo a 34 ans. Ses déboires financiers éloignent de lui ses meilleurs amis. On l’évite. Il emprunte, vit à crédit et tente une dernière fois sa chance avec l’artiste. Il loue à prix d’or une salle de 500 places près de la Butte Montmartre. Le bide est total. Seuls les deux premiers rangs sont occupés. Il y a deux ou trois types louches et une vingtaine de filles. Les mauvaises langues prétendent que ce sont les greluches qui travaillaient pour Jo quelques années plus tôt. Le spectacle est fini. Jo tire sa révérence. Il disparaît une nouvelle fois sans laisser d’adresse. De son côté l’artiste végète. Il paraît dépressif. Il a l’idée saugrenue de créer un fan club sur les réseaux sociaux. En dix mois il recueille vingt soutiens.

La cause semble perdue quand Balda fait un come-back retentissant. Appartement dans le XVI°, bureau avenue de Wagram, voiture avec chauffeur. L’artiste est relooké. Il porte des vestes en cuir noir, bleu ou rouge selon le jour et l’humeur, des T-shirt d’une blancheur immaculée. Il arbore à l’index une bague de diamants. On achète une fortune les services d’un compositeur en vue qui réécrit le répertoire du chanteur. Très vite les radios se l’arrachent. La machine est relancée.

Jo mise tout sur son poulain. Avant que l’argent ne rentre dans les caisses, le producteur acquiert la propriété de Rambouillet où il installe l’artiste. La suite est connue. Télévisions, salles de concert archicombles, tournées en province puis à l’étranger. En moins d’un an l’artiste devient l’artiste. Le chanteur refuse de répondre à un journaliste qui a l’indélicatesse de l’appeler par son nom véritable, Alain Bernard. Jo décroche aussitôt son téléphone, appelle la direction de l’hebdomadaire et obtient le licenciement du malheureux. Jo est puissant, riche et respecté.

Et là les choses se corsent. Billot a épluché les comptes bancaires de Balda depuis le jour où il réapparaît comme par enchantement installé rue de la Pompe jusqu’à sa mort tragique. Jo n’avait plus un sou en poche après sa première tentative infructueuse de producteur. Il laissait deux ou trois cent mille euros de dettes derrière lui. Où va-t-il? Comment rembourse-t-il ses créanciers? Billot n’a pu découvrir la moindre trace du bonhomme pendant ces dix mois. Quand il refait surface, il vient d’ouvrir un compte avec un chèque de cinq millions d’euros. L’argent est sale à l’évidence. Mais personne ne s’en offusque. Jo est de retour comme au bon vieux temps. Il renoue avec ses anciennes relations. Il voit grand et en a désormais les moyens. Il dépense sans compter et achète tout jusqu’au succès de l’artiste.

Celui-ci ne travaille que pour lui. Balda a l’exclusivité. Les recettes des concerts sont directement versées sur son compte. Il rémunère à peine l’artiste qui ne touche que 1% de ses gains. Au fond Balda entretient le chanteur selon son bon vouloir. L’artiste, dépensier par nature autant que par vice, ne possédait strictement rien. La maison, les meubles, les costumes, tout est au nom de Jo. Un an après avoir ouvert son nouveau compte bancaire, alors que le succès et l’argent sont au rendez-vous, Balda commence à effectuer des virements mensuels d’une valeur de 200 000 euros vers un compte off-shore. L’enquête a été rapide cette fois-ci. Le circuit emprunté par les fonds est celui qu’utilisait Bartier.

Vous voyez. L’affaire se précise. Une piste se dessine. Je pars demain pour les Bahamas.

 

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