Wislawa Szymborska, pour les vivants et pour les autres

Des ordonnances littéraires destinées à des patients choisis en toute liberté et qui n’ont en commun que le fait de n’avoir rien demandé.

C’est le début de l’été, le temps des vacances pour certains, des gardes médicales pour d’autres, le temps aussi des déménagements : les gens s’organisent pour être fin prêts en septembre et faire alors la rentrée sur les chapeaux de roues dans un logement plus grand, plus beau, ou tout simplement moins cher. Et, chaque fois qu’ils changent de lieu de vie, ils rangent, ils trient, ils jettent. Tout et n’importe quoi. Jusque sur le parvis de l’hôpital. Ce lundi matin, nous nous apprêtons, mes consœurs et moi-même, à prendre notre service lorsque nous nous retrouvons nez à nez avec ceci :

– Oh, un patient mort ! s’exclame le Dr B.
– Je dirais plutôt, rétorque le Dr R., un cas notable d’absence totale de chair. Voyez donc où la grossophobie, dont nous voyons les dégâts jour après jour dans le service, peut mener.
– Ah, alors il n’est pas mort ? insiste le Dr B.
 La mort, c’est très relatif.

Sur ces mots, le Dr R. se tait brusquement : l’une de ses dernières patientes, Antigone, traverse le parvis, voiles au vent.

– Quel panache, se pâme le Dr R., avant de disparaître à sa suite.

Nous la regardons filer. Elle semble, c’est vrai, un peu obsédée par cette patiente. Patiente, qui, elle, est véritablement difficile à cerner, elle paraît perdue dans un monde indéchiffrable, du moins pour le commun des mortels. Nos entretiens d’évaluation annuels avec la direction approchent ; je sais que le directeur a reçu une lettre anonyme, dénonçant le fait que le Dr R. s’occupe beaucoup trop d’Antigone au détriment des autres malades. Bon, bien sûr, tout le monde sait que le courrier a été écrit par une patiente du service, Nadine Morano, mais tout de même, je me demande si la direction, qui fait feu de tout bois, ne pourrait pas voir là une occasion de lui chercher des noises.

Enfin…

Je remarque alors le Dr B., à genoux devant le squelette :

– Il a l’air mort, vraiment, insiste-t-elle.

Le Dr B. est têtue. Je lui réponds sans hésiter :

– « Où il n’y a pas de lard, il n’y a pas de crochet pour le pendre. » (Don Quichotte, II, X)

Mais la logique de Cervantes n’a pas l’air de rasséréner ma collègue, je vois bien que cette découverte matinale la déconcerte.

Elle a pourtant fait médecine, comme moi, a passé des heures de cours en compagnie d’un squelette, celui que des générations de lycéens et d’étudiants ont baptisé Oscar, peut-être parce que os/Oscar, allez savoir. Nous avons tous côtoyé un Oscar en cours. Une présence familière, rassurante. Alors, mort, pas mort, est-ce là bien la question ? Je réalise à ce moment précis que j’ai sur moi un palliatif idéal pour la situation, sorti tout récemment, en juin dernier, chez Gallimard : De la mort sans exagérer, écrit par Wislawa Szymborska (préface et traduction de Piotr Kaminski). Je lis :

Monsieur le Professeur est déjà mort trois fois
après sa première mort, il remua la tête
après sa deuxième mort, on lui dit de s’asseoir.
et après la troisième, on le mit sur ses jambes
avant de l’appuyer sur une bonne grosse nounou.
Voilà, nous allons faire maintenant un petit tour.

En dépit des lésions causées par l’accident
voyez combien d’embûches le cerveau surmonta :
gauche droite, jour nuit, arbre herbe, mal manger.

Deux fois deux, Professeur ?
Deux, dit le Professeur.
Notez : réponse meilleure que toutes les précédentes.

C’est de la poésie, et c’est là le début d’un poème intitulé « La promenade du ressuscité ». La poétesse est bien mal connue en France, et son Prix Nobel, obtenu en 1996, n’y a pas changé grand-chose.

Le Dr B. réfléchit.

– Je vois : mort, pas mort ou même ressuscité, on l’embarque, c’est ça ? On soigne tout le monde.

J’approuve. Nous attrapons Oscar à nous deux, chacune une épaule, et c’est ainsi – gracieux équipage – que nous franchissons, ce matin-là, le seuil de l’hôpital.

Là, nous croisons Marcel, dans une blouse blanche étonnamment customisée, elle brille, il y a visiblement cousu des perles et des paillettes, tout cela n’a rien de réglementaire. Encore un qui va se faire tirer les oreilles rudement lors de son entretien d’évaluation.

– Ha ha, un macchabée ! s’exclame-t-il l’air réjouit. Et vous avez un traitement ?

Le Dr B., sans un mot, attrape alors le recueil que j’avais gardé en main, elle l’ouvre et je vois que la page sur laquelle elle s’arrête est celle du poème qui donne son titre au livre. Elle lit :

Elle n’entend rien aux blagues
aux étoiles, ni aux ponts,
au tissage, ni aux mines, ni au labourage,
ni aux chantiers navals, ni à la pâtisserie.

Quand elle se mêle de nos projets d’avenir,
elle a toujours le dernier mot
hors sujet.

Elle ne sait même pas faire
ce qui directement se rapporte à son art :
ni creuser une tombe,
ni bâcler un cercueil,
ni nettoyer après.

Toute à sa tuerie,
elle fait toujours n’importe quoi,
sans méthode ni doigté,
comme si sur chacun de nous elle faisait ses gammes.

Le poème est long, le Dr B. en poursuit calmement la lecture. Marcel ne rigole plus, il écoute gravement. Deux patients que je ne connais pas, sans doute des cas nouvellement arrivés en attente de consultation, se sont eux aussi approchés.

Quiconque prétend donc qu’elle est omnipotente
est la preuve vivante,
qu’elle ne l’est pas du tout.

Il n’est point de vie qui
ne soit immortelle, même
pour un petit instant.

La mort
est toujours en retard de cet instant précis.

En vain agite-t-elle la poignée
de la porte invisible.
le peu que nous ayons pu,
elle ne peut le reprendre.

Quelqu’un, je ne sais pas qui, pendant que nous écoutions avec attention le poème, a installé Oscar sur le meuble qui fait face à l’entrée. Il y trône désormais, entre deux pots de fougères offertes par une patiente. Je ne sais pas si le comité hygiène et sécurité validera la chose.

Je remarque aussi que Marcel a attrapé le recueil de poèmes, qu’il l’a ouvert plus loin, et, feutre à la main, qu’il inscrit sur le mur, à la droite d’Oscar, ces quelques vers :

Quel grand bonheur
de ne pas savoir
dans quel monde on vit.

Il aurait fallu
exister longtemps
assurément plus longtemps
qu’il n’existe lui-même.

Juste pour comparer
connaître d’autres mondes.

Je ne sais pas si le comité hygiène et sécurité validera la chose.

Mais je constate avec satisfaction que le service de médecine littéraire, jour après jour, se dote d’un support théorique important, qu’après des débuts tâtonnants et expérimentaux nous commençons à nous doter d’un arsenal thérapeutique plus étayé, bref, que nous avançons.

Du coin de l’œil, je vois Nadine Morano approcher. Il va falloir s’occuper d’elle aujourd’hui. Elle a ce regard vide qui ne la quitte que rarement ; nous avons beau lui faire ingérer en perfusion presque un roman entier par jour, rien n’y fait. Je me dis, en l’observant, que les vers de Wislawa Szymborska pourraient peut-être constituer une alternative intéressante à son traitement actuel. La poétesse polonaise semble même avoir croisé Nadine, un jour, allez savoir où ; elle a inséré ces quelques vers dans son texte :

L’âme, c’est de temps en temps.
personne n’en possède sans cesse
et pour toujours.

Jour après jour
année après année passent sans que.

Service de médecine littéraire, un lundi matin. Comme tous les jours, nous courons après ce « sans que », nous bataillons, nous lisons, nous donnons à lire. Inlassablement.

La mort peut, elle, agiter, « la poignée de la porte invisible ». On s’en fout, on continue.

Nathalie Peyrebonne
Ordonnances littéraires