XXIII. Sur la mauvaise pente

Arraché dès l’enfance à sa natale Taïga, adopté par un couple d’ostréiculteurs gentils mais rustauds sur les bords, amoureux d’une écuyère, puis d’Ali iibn-el-Fahed, dompteur, le plus grand des Dompteurs, qui le mène à la Gloire internationale, Tigrovich, tigre, prince et artiste aurait tout eu pour être heureux si la main de la fatalité n’avait frappé à la porte de sa merveilleuse carrière : ce fut l’accident, puis, bien pire, la mélancolie de l’artiste, étrange langueur dont on ne se remet jamais tout à fait. Notre artistique héros a tenté un grand retour sur la piste du chapiteau, mais un soir il fuit s’alcooliser dans un bouge : il se trouve moins bon. Autant dire qu’il n’est pas exactement sur une bonne pente.

À partir de ce jour, rien ne changea, mais tout fut différent, insensiblement. Les gradins continuaient, comme par la force de l’habitude, à être remplis de têtes enthousiastes. Mais Tigrovich, comme conscient d’avoir été surpris dans sa détresse, partait souvent, le spectacle fini. Il dédaignait les dîners délicats qu’apportaient dans sa loge les meilleurs traiteurs de la place. Emporté par cet élan qui nous fait aviver, quand nous croyons la soulager, la blessure douloureuse que nous palpons, voire léchons, il retournait, comme pour mieux s’avilir, au premier bouge qui avait accueilli son infortune. Puis, en une exponentielle expansion, il essaya une autre gargote, une troisième et finalement tous les bouis-bouis, rivalisant d’ombre et de graisse, que l’on trouvait dans ce mauvais quartier.

Ce ne fut pas néanmoins dans l’un de ces établissements qu’eut lieu la rencontre qui allait accélérer ce qu’il nous est cruel de nommer son déclin. Dans une ruelle où il tentait une nuit de retrouver un incertain équilibre, il entendit, comme il s’appuyait sur un mur plus ou moins lépreux, une voix attractivement veloutée. Il porta en direction, ou à peu près, de la voix un regard trouble (depuis longtemps, puisque en ces lieux on ne le reconnaissait pas, il avait renoncé au port de lunettes fumées) qu’il accommoda suffisamment pour reconnaître, mues par des mains agiles, quelques cartes à jouer, as, dame, valet de cœur, as à nouveau qui voletaient sur un vieux tapis brodé d’or, posé sur un tréteau. Le tigre eut à peine à lever le regard, sachant déjà qu’au dessus des mains allaient se trouver, brillant dans la nuit, des yeux verts-bleus tout en amande. C’était, voix veloutée et tours de carte, inchangé dans sa singulière pratique de l’art, redoutable pour un saltimbanque en mal de cirque, Irénée Romanès-Volkovitch qu’un méchant hasard avait posé en cette infâme ruelle. Lui-même. Tigrovich s’approcha. L’autre arrêta de battre les cartes. Il ne s’exclama pas « Tigrovich », la voix émue et tremblante, et Tigrovich ne s’écria pas, sous le coup de l’émotion, « Irénée ». Il ne fut pas, à vrai dire, besoin de parler. Se rencontrant à ce moment de l’existence de l’un comme de l’autre, ce qu’ils avaient à faire, ces deux-là, exigeait plutôt le silence. À peine fut-il besoin d’un regard pour que de la main d’Irénée à celle de Tigrovich passe un petit paquet, dont le contenu chimique à fonction psychotrope n’eut pas échappé à un œil expert s’il y en avait eu un, alors, pour contempler et peut-être prévenir la catastrophe. Mais nul œil expert, pas même le mien, ne vint s’opposer à ce que Tigrovich, hâtif, reparte dans un hôtel de troisième catégorie et se livre à ses anciens démons, non plus, comme au temps de la ville de B., dans l’enthousiasme joyeux d’une fête partagée – bagarres, amours et danses jusqu’au bout de la nuit –, mais seul, sur une mauvaise chaise de fer.

Le lendemain il fut encore à l’heure à l’entraînement puis à la représentation. Mais on vit un batteur de cartes traîner aux alentours du cirque et le tigre repartir avec lui et cette fois, sinistre présage, lui donner de la main à la main, en échange d’un nouveau petit paquet quelques billets émis en divers pays dont la diversité internationale laissait supposer qu’il les avait pris dans la petite cassette dorée qu’Ali gardait en sa roulotte. Le troisième jour, pour la première fois depuis son arrivée dans la capitale et le début de ses années de gloire, il vint en retard sur la piste mal éclairée pour répéter ses exercices. Ali ne dit rien ou deux mots seulement :

– C’est toi ?

À quoi, exaspéré, le tigre ne répondit rien, mais n’en pas pensa pas moins, fort expressivement : « Oui, c’est moi. Après ? » Ali, patient car il connaissait son tigre, n’ajouta rien et le conduisit à la buanderie où il le lava énergiquement des crasses de la nuit. L’autre se laissa faire. Mais rien n’y fit. Deux jours plus tard, ce qu’avait redouté Ali, en rongeant ses fouets d’inquiétude, finit par arriver. Tigrovich ne se présenta pas pour le spectacle du soir. Qui certes ne fut pas annulé, le scandale ayant été étouffé, les places remboursées pour ceux qui le voulaient, un spectacle d’éléphants fraîchement débarqués d’Asie proposé aux autres, le tout avec force tsoincling de l’orchestre, ce qui fit ce que ça passa, mais il n’aurait pas fallu, tout de même, que cela se passât trop souvent.

Et certes cela ne se passa plus, du moins de cette manière, mais ce fut presque pire. Car notre héros, entraîné sur la pente où il avait malencontreusement mis le pied, eut vite, comme il se doit en de telles circonstances, de pressants besoins d’argents. Les emprunts de diverses devises dans la cassette dorée d’Ali n’y suffirent bientôt plus. Irénée ne voulait rien savoir ou ne voulait bien savoir que s’il était suffisamment payé. « Trouve », disait-il à son ancien complice félin devenu, hélas, son pigeon. Alors Tigrovich tomba, chute plus cruelle pour l’artiste que tous les stupéfiants qu’aurait pu fournir Irénée.

Sophie Rabau
Les aventures de Tigrovich

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de Tigrovich”
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