La revue culturelle critique qui fait des choix délibérés.

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Espagne-République Tchèque : euristocratie
| 14 Juin 2016

Mon nom est Pierre de Besse-Meunier. J’ai quarante-quatre ans, je suis avocat d’affaires à Toulouse et je suis noble. Noble et riche, mais frappé d’une affection. Je suis agoraphobe. Pas agoraphobe dans le sens où je me sens oppressé dans un stade de 80.000 personnes. Non, agoraphobe au point que j’ai du mal à aller chercher du pain car il peut y avoir du monde à la boulangerie. Ce que vous appelez “faire la queue cinq minutes” m’est une torture. Cela a fait de moi un malade imaginaire à vos yeux, un inadapté aux miens, sujet aux vertiges, victime de transpirations aussi subites que désobligeantes, constamment en train de se demander s’il parviendra à contrôler ses nerfs…

Aussi, imaginez mon désarroi lorsque mon thérapeute m’a suggéré de profiter de l’Euro de foot pour me confronter à mes démons.

J’ai d’abord refusé. Puis j’ai accepté d’y penser. Pour autant, pas question d’assister à un match pour de vrai, dans un stade. Même l’option intermédiaire de la Fan Zone fut rejetée. Le docteur Hermet et moi trouvâmes un compromis : il me proposa de me rendre dans un bar-PMU sis rue Vestrepain, dans un quartier très populaire de la rive gauche de la Garonne.

Une semaine plus tard, après deux heures passées dans les bouchons – ce qui fut une épreuve car mes affres n’étaient pas loin, tapies entre les rangées de voitures, comparables à une foule dans mon esprit –, bouchons provoqués par la grève des transports en commun – j’ai peu d’estime pour les syndicats et les syndicalistes, vous l’aviez compris – et la visite du roi d’Espagne venu soutenir la sélection de son pays – j’ai davantage d’affinités pour les monarques, bien sûr –, je poussai la porte de l’établissement en question. J’enjambai un vieux labrador nauséabond allongé en travers du seuil, pour pénétrer dans l’antre, cause de mes cauchemars.

Je sentis les premiers signes de malaise : picotements dans les joues, accélération cardiaque et sudation au creux des reins.

Après celle du chien, c’est l’odeur des lieux qui me frappa, provoquant presque mon départ immédiat. Ça sentait le tabac plus ou moins froid malgré l’interdiction de fumer en public, la fin de journée ouvrière et l’alcool bon marché… Je ne voudrais pas faire preuve de condescendance, mais je dois avouer que la compagnie des pauvres m’indispose.

Le sol était parsemé de talons de billets de tiercé. Une trentaine d’hommes – une bouffée d’angoisse me saisit, ils me paraissaient deux cents – avaient les yeux rivés sur un écran géant qui diffusait le match Espagne / République Tchèque auquel j’étais censé assister.

Il me fallut braver les regards interrogateurs afin de venir m’installer au comptoir. Mon anxiété gagna quelques degrés supplémentaires. Bien que j’eusse enfilé ma tenue la plus décontractée – un polo bleu marine, une paire de jeans et des mocassins passe-partout – il était évident que je détonnais.

Je m’assis en affectant l’air détaché de l’habitué. Puis, je me plongeai dans l’étude des informations données à l’écran : nous en étions à la neuvième minute, un joueur venait de renverser accidentellement l’arbitre.

Je mis quelques instants à comprendre qui, des rouges et des blancs, était qui.

À la quinzième minute, mon voisin, sur un ton pâteux qui signait une imprégnation alcoolique précoce – il n’était que trois heures de l’après-midi – accueillit une première tentative de but de la part des Espagnols par un “Y’a que le gardien qui joue bien chez ces Tchèques !”

Je fus en proie à une bouffée de chaleur. Je fixai la sortie et convoquai les conseils prodigués par le docteur Hermet pour dominer mes crises d’angoisse.

Nous en étions à la vingt-deuxième minute et à l’écran, un ralenti revenait sur la chute d’un joueur tchèque. Elle démontrait que les Slaves n’ont rien à envier aux talents des Latins pour la Commedia dell’ Arte.

– Il vous faut consommer, monsieur, aboya la serveuse dans mon dos.

Je commandai un thé. L’employée me dévisagea. Je dus répéter. Elle haussa les épaules en signe d’incompréhension et me servit un Lipton Breakfast. Au beau milieu de l’après-midi ! Les Français ne sont pas doués pour les langues étrangères.

Je la remerciai et noyai le breuvage dans le sucre pour lui donner un semblant de goût. C’est alors que deux types, une bière à la main, se tournèrent vers moi en me fusillant du regard.

– Je vous offre un demi, dit l’un.
– Non merci, sans façon.
– J’insiste. On peut pas regarder un match de foot en buvant du thé, ça se fait pas.

Je fus pris d’un étourdissement et acquiesçai en silence, au bord de l’apoplexie.

– Françoise, une pression pour monsieur.

La serveuse s’appelait donc Françoise. J’allais m’évanouir. Elle me tendit un verre. Je le vidai d’une traite. Ça avait le goût du Lipton Breakfast, mais en frais. Je fis une grimace et retins un haut-le-cœur.

Enfin, l’arbitre siffla la mi-temps. Le score était toujours de zéro à zéro.

J’envisageai un instant de fuir. J’avais tenu une mi-temps, le docteur Hermet serait fier de moi. Mais un Noir d’un certain âge s’approcha de moi et affirma que le match était déséquilibré, parce qu’à Toulouse, l’Espagne jouait à domicile.

– C’est comme si les Belges jouaient à Lille, expliqua-t-il.
– Ou les Allemands à Vichy, ajouta, hilare, celui qui l’accompagnait.

Difficile de savoir si c’est à moi qu’ils s’adressaient, mais il m’était devenu impossible de partir discrètement. 

Mon voisin de droite, un Chinois sans âge, conclut, sans quitter les publicités des yeux :

– Moi, j’aime pas les Espagnols.

Était-ce l’effet de la bière ou les manifestations d’un accès de panique, les conversations n’avaient plus aucun sens. Je transpirais à grosses gouttes. J’étais convaincu qu’on ne voyait que moi.

Heureusement, c’était la fin des réclames ; la régie revint à la rencontre et aux commentateurs, et nous au match.

Un résumé de la première mi-temps était proposé en incrustation : “La Roja au petit trot”. Je me traitai d’idiot, car je venais de comprendre pourquoi l’un des supporteurs de l’équipe espagnole présent dans le bar avait crié ce que j’avais pris pour “La Rioja, la Rioja !”, en tout début de partie. Je m’étais demandé comment un client de PMU pouvait connaître le vignoble espagnol que j’affectionne tant. Cela dénotait un niveau de raffinement que je n’avais pas soupçonné.

À la soixante-cinquième minute, les Espagnols ratèrent une nouvelle occasion de but. “C’est passé à un poil de cul pour les Tchèques”, comme le formula l’ivrogne qui s’était improvisé consultant sportif.

Pour signifier son agacement de ne pas voir les Espagnols conclure, le grand Black paya sa tournée.

Le Chinois – qui aimait de moins en moins les Espagnols – paya la sienne pour montrer son dépit devant le manque de réaction des Tchèques.

J’étais gêné. Ces gens avaient des revenus sept ou huit fois inférieurs aux miens. Dans leur générosité, ils ne voyaient pas malice à ma présence parmi eux. S’ils avaient su !

Je me sentis obligé d’offrir non pas une, mais deux tournées.

Dès la reprise, le rythme de jeu accéléra, tout comme celui de mes goulées. Les Espagnols faillirent marquer un but autour de la quarante-sixième minute. Un premier tir, suivi d’un deuxième. Deux fois raté. Ça chauffait dans la surface de réparation des Tchèques, et dans ma tête.

À la soixante-neuvième, à nouveau un presque but. J’en étais à ma énième bière, je ne tenais plus sur mon tabouret. Je jugeai plus raisonnable d’en descendre et de m’appuyer au comptoir.

Je sentis ma tête dodeliner. J’étais bien. Comme jamais je n’avais été depuis…  Je souriais bêtement.

Dans le PMU de Françoise, ça gueulait, ça s’énervait parce que le but libérateur ne venait pas. Les Tchèques furent même à deux doigts d’ouvrir le score ; ce qui aurait constitué un rapt honteusement opportuniste.

La tension était à son comble. Je ne prêtais plus attention à mes nerfs. Plus rien à foutre des conseils du docteur Hermet !

Enfin, à la quatre-vingt-septième minute, le ballon acheva sa course au fond du filet tchèque. C’était le but tant attendu. Je tombai dans les bras de l’ivrogne, j’embrassai le grand black, j’envoyai une tape amicale dans le dos du Chinois. Nous n’étions plus une trentaine à beugler devant l’écran géant, mais le double, au moins !

Mais aussitôt, une ombre vint assombrir le tableau, une rumeur qui secoua l’assemblée : la validité du but était remise en question, nous divisant en deux camps. D’un côté, ceux qui considéraient qu’il y avait eu hors-jeu ; de l’autre, ceux qui affirmaient que le but ne faisait aucun doute.

Heureusement, l’arbitre, de son côté, ne tergiversa pas ; et lorsqu’il siffla la fin de la partie après trois minutes de temps additionnel, nous laissâmes notre joie exploser.

 Benoît Séverac 

Benoît Séverac est l’auteur de L’homme-qui-dessine (2014) et de Little Sister (2016) aux Éditions Syros, et a également participé, chez le même éditeur, à l’anthologie de nouvelles Hammett Détective dirigée par Natalie Beunat. Son dernier roman, Le chien arabe (2016), a paru  à La manufacture de livres.

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