La revue culturelle critique qui fait des choix délibérés.

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Irving Penn à l’œil nu
| 17 Oct 2017
Christian Ducasse est journaliste reporter-photographe et comme nombre de ses aînés, il a utilisé dans sa pratique professionnelle le Rolleiflex (et le Leica aussi). Il a été très tôt attentif au travail d’Irving Penn, resté longtemps en France « un photographe pour photographe » jusqu’à cette consécration au Grand Palais, présentée jusqu’en janvier 2018. Il nous livre son point de vue sur l’exposition.

 

Voici Irving Penn (1917-2009) consacré en France à l’occasion du centième anniversaire de sa naissance. L’occasion d’un retour sur une riche histoire qui débute à l’âge de 21 ans, quand Irving Penn acquiert son premier Rolleiflex – appareil crucial à l’instar du Leica apparu sensiblement au même moment, vers la fin des années 20. Ce choix d’outil est un indice pour la compréhension de l’écriture d’un maître à la fois classique et singulier. Conçu et fabriqué en Allemagne (comme le Leica) le Rolleiflex reçoit un film de 12 vues : nouveauté pour l’époque, ce moyen format autorise la série dans un environnement professionnel dominé par des machines peu souples à une ou deux vues (foldings ou chambres grand format). L’essentiel du XXe siècle sera révélé avec ces deux boîtiers que ce soit dans l’univers de la mode ou celui du photojournalisme.

Georgia O’Keeffe, New York, 31 janvier 1948

1947-1948 : des débuts fulgurants

L’intuition prédomine dans l’expression du photographe des années 40, l’apprentissage in situ se substitue aux enseignements académiques. Fort de sa collaboration au magazine Vogue, Irving Penn se voit offrir ses premières commandes du directeur artistique Alexander Liberman : des portraits à réaliser en 1947-1948. Le néophyte Penn est-il impressionné par ses sujets ? Il prendra les devants avec la science de les rendre dociles. Le deuxième volet de l’exposition parisienne, qui en comporte onze, tous passionnants, présente ces premières confrontations face à un top de personnalités du moment. Penn met en place deux protocoles dont un constituant une réelle trouvaille. Composé de deux paravents qui canalisent l’éclairage, son dispositif inédit mets le personnage photographié dans une situation d’enfermement et s’il ne réduit pas au silence son expression, le contraint à la fois dans sa gestuelle et sa position face à la caméra. Impossible ici de faire le mariole, les sourires ne sont pas de mise.

Jeune mendiant, par Martín Chambi, Cuzco, 1934

Les mystères de Cuzco, « El viejo y remoto corazón de América » [1]

Devenu collaborateur privilégié de Vogue, Penn est commandité pour une séance de mode fin 1948 à Lima. Dès sa mission accomplie, il se rend dans la légendaire cité andine de Cuzco où règne une lumière rare. Conquis, il installe fissa un studio et y fait défiler toutes sortes de personnages. Cette série constitue le quatrième volet de l’exposition parisienne. Trente ans plus tard à New York, Irving Penn découvrira fort surpris que la ville de Cuzco fut le théâtre d’expression du Péruvien Martín Chambi (1891-1973), l’un des grands photographes du XXe siècle. Penn et Chambi ont dans leurs studios respectifs le même modus operandi, c’en est vraiment troublant. Seuls leurs outils de prise de vue diffèrent car, dans la cordillère des Andes, Martín Chambi fonctionne avec une chambre grand format dont les plaques (en verre) sont au format 20×25 cm (ou plus) contre 6×6 cm pour l’utilisateur du Rolleiflex. Leur approche du sujet est quasi identique dans une ambiance où règne la fameuse lumière naturelle de Cuzco. Est-ce à dire que la lumière dicte leurs écritures ?

Vendeur de concombres à Paris

« La lumière du jour… c’est la lumière de Paris, la lumière des peintres. Elle semble tomber comme une caresse » écrit Irving Penn.

Paris sera une nouvelle étape prolifique (cinquième volet de l’exposition) dans la rencontre des gens, convoqués de la rue dans le studio improvisé de Penn. Puis viendront d’autres destinations, d’autres populations qui attirent le photographe américain et sa petite équipe aux quatre coins de la planète. Des contre-champs de l’exposition et un film nous éclairent sur sa méthode, son obsession pour la lumière qu’il souhaite naturelle, sa relation au temps lors de la prise de vue. Rappel : le Rolleiflex autorise 12 vues, ensuite il faut recharger avec une nouvelle bobine : le bavardage reste limité. La France au travers de cette présentation somptueuse du Grand Palais célèbre enfin Penn, jamais présent aux Rencontres d’Arles ou encore ignoré de la précieuse collection Photo Poche, créé par Robert Delpire (1926-2017).

L’intime dévoilé

Nombre de volets de Penn au Grand Palais révèlent l’intime du grand photographe, à commencer par sa relation sensible avec le modèle Lisa Fonssagrives (1911-1992) qui deviendra son épouse et mère de leur fils. Les séries sur « Les cigarettes » (1972), à rapprocher ce celles intitulées « Sous les pieds » ou encore « Objets de la rue » ouvrent des horizons dans lesquelles les critiques s’engouffrent avec délectation. Nous est donné à voir par Penn, qui livre ici son opinion, non des natures mortes mais ce que l’être humain génère, oublie, détériore… l’expression d’un photographe « concerned » [2]

Complément indispensable de la visite, un livre important faisant office de catalogue dans lequel les amateurs de jazz et fans de Miles Davis auront accès aux coulisses de l’incroyable séance photo de 1986 pour le disque Tutu [3].

Christian Ducasse
Photographie

Irving Penn, du 21 Septembre 2017 au 29 Janvier 2018 au Grand Palais, Galeries nationales

[1] « El viejo y remoto corazón de América » ou « l’ancien et lointain cœur de l’Amérique », soit la définition selon le poète Pablo Neruda de la ville légendaire de Cuzco, réceptacle de l’âme des Incas.

[2] « Concerned » s’applique généralement à la notion d’engagement ou de militantisme mais ce terme typiquement américain reste difficilement traduisible en français.

[3] Irving Penn : le centenaire, éditions de La Réunion des musée nationaux, 59 €. 

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