La revue culturelle critique qui fait des choix délibérés.

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2 – Mercredi 13 avril, 20 heures
| 02 Juil 2022

L’enquête piétine. Nous manquons d’éléments. Il n’y a pas de traces d’effraction. Aucune empreinte n’a été relevée. L’artiste n’a rien entendu. Il dormait à poings fermés, il rêvait peut-être. Il n’y a aucun témoin. Il y avait pourtant du monde ce dimanche dans la propriété de Rambouillet. La veille au soir un cocktail mondain réunissait le gotha de la variété. Petits fours et grands noms du show-bizz. Le chanteur donnait une fête pour marquer le coup d’envoi de sa prochaine tournée. Pour l’instant la tournée est à l’eau. Des auditions sont en cours. La soirée réunissait une centaine d’invités sans compter les serveurs et deux gardes du corps. Jo Baldaturian, le propriétaire des lieux, producteur et ami de l’artiste, a renâclé à nous fournir la liste des invités. Il n’imaginait pas qu’on puisse faire passer un interrogatoire à une célébrité. Britney Spears, par exemple, était de la partie. Penser qu’elle ait à déposer. Un scandale selon Jo.

La quarantaine passée, l’homme est courtois et sympathique. Jo, dites Jo, m’a-t-il demandé après quinze minutes d’entretien alors que je ne cessais de l’appeler Monsieur Baldaturian. Il représente une grosse fortune. Très connu dans le milieu, apprécié d’après mes sources. Il semble irréprochable. Je ne fournis ces informations que par déformation professionnelle. L’habitude de rédiger une fiche pour chaque personne que je rencontre dans le cadre d’une enquête a fini par envahir ma vie. Je note l’essentiel. Âge, genre, mensuration et poids, activités professionnelles et personnelles (sport, hobbies, sexualité).

Jo nourrissait certaines réticences à balancer à la police l’identité de tout ce beau monde. Il associe l’interrogatoire au panier à salade. Peut-être faut-il voir dans cette image le souvenir d’une expérience pénible. Jo ne s’est pas attardé sur le sujet quand je lui ai démontré à quel point les temps avaient changé. Nous vivons une époque éclairée. L’usage de la force n’est plus dans nos manières. Nous savons nous montrer persuasifs sans la menace du pal. Il suffit souvent d’un peu de psychologie pour que la vérité apparaisse. Les conditions de l’entretien sont aussi déterminantes. Il faut savoir s’adapter à son public comme celui que nous recevions hier. Les auditions avaient lieu au Bristol dont j’avais réquisitionné une dizaine de chambres. C’est un hôtel superbe. La vue est magnifique. Mais nous n’étions pas là pour admirer le décor ni pour faire nos emplettes rue du Faubourg-Saint-Honoré.

Les conversations furent feutrées, drôles parfois. Les stars possèdent toujours un tas d’anecdotes à raconter. Pendant que nous interrogions les unes, les autres patientaient au salon avec un verre. Du beau travail. Nous n’avons cependant rien appris. La plupart des invités avaient quitté la propriété un peu avant l’aube. Personne n’a remarqué quoique ce soit d’anormal. Il semble du reste que tous étaient sinon parfaitement souls, du moins bien éméchés aux dires des serveurs. Un gang aurait fait irruption au cours de la party qu’ils ne l’auraient pas vu. Les gens du show-business sont étourdis, volages, indifférents à la misère du monde. Tout les amuse. En quittant le Bristol beaucoup m’ont remercié. Ils avaient passé un excellent après-midi. À en croire certains, l’expérience était à refaire. Ils n’étaient pas loin de confondre mes inspecteurs avec des agents artistiques. Je souligne la chose afin de faire comprendre aux téléspectateurs les difficultés de mon enquête qui évolue en eaux troubles. Le moindre faux pas peut être fatal. Ces gens ont des relations haut placées. Les chanteurs comme les sportifs sont reçus à l’Élysée.

Il en va autrement du personnel engagé ce soir-là. Les serveurs étaient inquiets. L’interrogatoire ne les faisait pas rire. Certains ont des antécédents judiciaires et craignent une nouvelle inculpation. Les auditions sont en cours au commissariat de police. Pour le moment nous n’avons aucune charge contre eux.

Ce n’est peut-être pas le cas des domestiques de la maison. Parmi eux seule la cuisinière était présente pendant la petite fête. Elle arrangeait les amuse-gueules commandés chez Lenôtre pendant qu’elle surveillait la cuisson d’une centaine de crèmes brûlées. Une idée de l’artiste qui raffole de ce dessert commun. Le génie a parfois des goûts ordinaires. Marie, la bonne, et Mohamed, le jardinier, ne travaillent pas le week-end, bien que celui-ci passe parfois le dimanche cueillir quelques roses pour décorer les chambres de la propriété. Le chanteur exige des fleurs coupées fraîches. Voir un dahlia fané le rend mélancolique. Nous entendrons demain Virginie, la cuisinière, Marie et Mohamed.

Je sais. Les apparences sont contre nous. Mais croyez-moi. Nous ne prenons aucun retard dans cette enquête. Je procède par cercles concentriques, je pars des éléments les plus extérieurs à l’affaire pour m’approcher à pas de loup des proches de la victime.

Son amie, une jeune fille de dix-huit ans, est dans mon viseur. Il est trop tôt aujourd’hui pour élaborer des hypothèses à son sujet. À l’heure où je vous parle, elle dort encore, assoupie dans les bras de l’artiste. Ils ne se lèvent jamais avant le début de l’après-midi. Dans ces conditions le chanteur ne pouvait rien entendre lorsque le voleur s’introduisit dans le petit salon attenant à sa chambre. La porte-fenêtre qui donne sur un balcon était restée ouverte. La nuit avait été très douce, trop d’ailleurs pour un début avril. D’ordinaire la bonne s’occupe de fermer les fenêtres et de verrouiller les portes, à l’exception du samedi où le chanteur est censé y penser. D’un caractère distrait, saoul de plus ce soir-là, il avait laissé la maison grande ouverte. Nous cherchons à savoir si ce n’est pas le cas chaque samedi. Renseigné, le voleur aurait su qu’il pouvait entrer dans la propriété comme dans un moulin.

Quoiqu’il en soit, sans Marie, le chanteur est perdu. Elle passe toujours derrière lui afin de ramasser ce qu’il oublie sur un fauteuil, un canapé ou un coin de table: un portefeuille, des clefs, son téléphone portable, des sous-vêtements parfois. L’artiste est négligent. Il jure cependant avoir pris soin de ranger la bague dans un étui que j’ai pu observer. C’est à lui seul un objet d’une grande valeur. Incrusté d’ivoire et de nacre, l’étui renferme une glissière où fixer la bague. Non. Le voleur n’a pas jugé utile d’emporter la boîte. J’imagine que sa taille représentait un handicap alors qu’il suffisait de passer la bague au doigt pour passer inaperçu dans les rues de Rambouillet. Le dimanche matin la ville est animée. C’est le jour du marché, les gens vont à la messe.

L’hypothèse d’un voleur unique se confirme, peut-être une sorte d’Arsène Lupin bien que notre époque manque d’élégance pour ce genre de cambrioleur. Je vois plutôt un homme affilié au grand banditisme, un mercenaire du crime organisé.

 

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