La revue culturelle critique qui fait des choix délibérés.

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22 – Mercredi 31 mai, 20 heures
| 22 Juil 2022

J’ai reçu le résultat du relevé des empreintes effectué au domicile de Jo Baldaturian lundi après-midi. La police scientifique a eu quelques difficultés à les analyser en raison de la présence de sept chats. Leurs poils avaient brouillé les traces.

Les bêtes, quatre Angoras et trois Siamois, se promenaient en liberté dans le vaste appartement que Jo avait acquis il y a moins de quatre ans. Sans doute instruits par leur instinct les animaux avaient retrouvé leur état naturel. Les félins sentent la mort de leur maître. L’appartement était dans le plus grand désordre. Les fauteuils Louis XV avaient été lacérés de coups de griffes rageurs. Les deux tapis persans du salon étaient tâchés d’urine. Une odeur âcre et presque insupportable nous a étreints à la gorge dès notre entrée, cette odeur pestilentielle qu’on respire dans les zoos près de la cage des grands fauves.

Nous n’avons pas eu le temps de nous demander d’où provenait cette puanteur car les chats nous attaquèrent en nous sautant au cou et au visage de façon hystérique. Leur rage paraissait ne connaître aucune limite. Un officier de police eut la main lacérée, Billot s’en tira avec une balafre au visage. L’agent chargé du relevé des empreintes manqua perdre un œil. Quand je vis bondir deux Siamois, je n’hésitai pas. Je sortis mon Sauer-SP semi-automatique et je fis feu. Les bêtes s’affalèrent en plein vol. Leur carcasse laissa entendre un bruit mat sur le parquet du hall. Les autres chats s’enfuirent, nous les prîmes en chasse.

C’est ainsi, révolver au poing, à l’affût du moindre mouvement, que nous avons visité l’appartement de Jo. Dans la cuisine, sur la droite de l’entrée, c’était le foutoir. Les chats avaient éventré tout ce qui pouvait rassasier leur appétit de carnivore. Comment s’étaient-ils débrouillés pour ouvrir le frigo? Les Siamois sont réputés pour leur intelligence. On les dit rusés, fourbes et traitres. Nous nous tenions sur nos gardes. Il est possible qu’un visiteur ait laissé à dessein le garde-manger ouvert. C’est une piste que nous étudions. Quelqu’un qui connaissait bien Jo et que les bêtes avaient adopté. Il y avait sur le carrelage les restes d’une épaule d’agneau rongée jusqu’à l’os. Des arêtes de poisson jonchaient le bac du réfrigérateur. Avec astuce les chats avaient soulevé le couvercle de la poubelle pour en extraire deux vieux yaourts, un quignon de pomme, des épluchures de pommes de terre, des peaux de bananes et quelques boîtes de thon qu’ils avaient entièrement nettoyées. Le métal reluisait à la lumière des spots fixés au plafond. Malgré les circonstances je ne pus m’empêcher d’admirer leur agencement avec l’idée d’installer le même type d’éclairage dans mon petit coin cuisine qui aurait paru plus gai.

Depuis le départ de mon épouse je néglige la décoration de mon intérieur.

Quand un cri poussé par Billot me sortit de ma rêverie. Attention patron. En voilà un gros. Droit sur vous, à un mètre. C’était un des quatre Angoras, un véritable monstre qui surgit du haut d’un placard d’angle. Toutes griffes dehors il s’élança vers moi plus rapide que l’éclair. Je n’eus pas le temps de réagir. Ses pattes avant atteignaient mon front au moment où un coup de feu retentit. Billot avait tiré et réveillé la meute. Les chats tombaient de partout. Ils ne miaulaient pas, ils rugissaient. Ici, cria Matéo, l’agent de la police scientifique. Là, dit Billot le souffle coupé. Certains prétendent que les animaux n’ont pas de conscience. Mais comment expliquer cette attaque concertée si les bêtes ne pensent pas? Les chats nous avaient attirés dans un guet-apens.

Quelques instants plus tard le dernier des Siamois apparaissait dans l’encadrement de la porte. Le poil hérissé, la gueule dressée, il se tenait prêt à l’attaque. Billot dégaina le premier. Au même instant Matéo, blême de peur, me montra du doigt le four. Nous n’avions pas pensé à l’inspecter bien qu’il fût grand ouvert. Deux Angoras s’y terraient, attendant leur heure. Il y eut un moment suspendu dans le vide. Les deux camps s’observaient. Si un Dieu omniscient avait pu pénétrer nos esprits, il aurait vu la même idée tourmenter l’homme et la bête. Je me montrai le plus rapide. D’un bond je me précipitai sur le four pour en claquer la porte. Les bêtes s’étranglèrent de rage et lacérèrent la vitre de leurs griffes. Je choisis le programme à chaleur tournante, poussai la température au maximum et j’envoyai. Billot lâcha un soupir de soulagement, Matéo détourna le regard.

Erreur funeste. Le dernier Angora, une bête malingre au pelage sale, lui sauta sur la tête, lui laboura le visage, le mordit aux lèvres, s’acharna sur le cuir chevelu. Je n’osai tirer de peur de blesser mon collègue. Il hurla et se débattit. Il hurlait si fort. Mon sang se glaça. Sa voix était éraillée, étrange, une voix d’outre-tombe. Je compris ma méprise. Dans le four les chats s’étaient mis à hurler à leur tour, mêlant leur plainte à celle de Matéo. Jésus Marie Mère de Dieu, psalmodia Billot. D’un geste énergique il s’empara d’un rouleau à pâtisserie qui traînait sur un plan de table. Il assomma d’un coup sec l’Angora au moment où celui-ci s’apprêtait à enfoncer ses griffes dans l’œil sanguinolent de notre camarade. La bête lâcha prise, foudroyée. Matéo l’accompagna dans sa chute. Il venait de s’évanouir. Quel spectacle. La cuisine que nous avions trouvée en grand désordre était maintenant dévastée. Le relevé des empreintes s’annonçait difficile.

La police scientifique n’est pas ce que croit la ménagère. Elle regarde trop souvent les séries télévisées. Sur le petit écran les scènes de crime sont propres et s’il y a du sang, l’accessoiriste s’est débrouillé pour l’étaler de façon artistique. Ce sont de jolies taches proprettes. De plus les animaux sont rarement sollicités. Nous n’exhibons les bêtes que sous leur meilleur jour. Ce sont des peluches qui amusent les enfants et attendrissent les cœurs. Un bon chien, un chat voluptueux, un rossignol lyrique. Mais nos chats étaient de vrais chats, hargneux, teigneux, féroces. Ils étaient affamés. Voilà la déduction à laquelle Billot et moi sommes arrivés pendant que Matéo se remettait de ses émotions. Jo n’était mort que la veille mais il n’habitait plus chez lui depuis le 7 mai dernier. Quelqu’un passait un jour sur deux nourrir les animaux, une personne négligente qui s’était contenté d’ouvrir la porte du frigo après s’être assurée que les rayons étaient suffisamment garnis. J’ai aussitôt pensé à Kurz. Qui d’autre que le gamin pouvait avoir les clefs et la confiance de Balda? Mais Kurz avait dû oublier la tâche que lui avait confiée Jo.

Les footballeurs, surtout lorsqu’ils sont jeunes, n’ont pas beaucoup d’esprit. Ils sont tout en muscles. Et s’ils pensent quelquefois, c’est à la chose plus qu’aux problèmes du monde. Nous inspectâmes le reste de l’appartement, un salon de soixante mètres carrés, des chambres somptueuses, deux salles de bain, un vaste dressing. Balda roulait sur l’or. Je ne parle pas de la décoration. Elle est à l’image du quartier, riche et précieuse, quoique parfois d’un goût douteux comme cet Apollon grandeur nature qui trône dans une des salles de bain. Matéo, malgré ses ecchymoses, relevait patiemment les empreintes. Les résultats sont décevants.

Je ne peux rien vous dire de plus.

 

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