La revue culturelle critique qui fait des choix délibérés.

La revue culturelle critique qui fait des choix délibérés.

28 – Dimanche 11 juin, 14 heures
| 28 Juil 2022

Je comprends que le public ait inondé la chaîne de questions et de commentaires à la suite de mes révélations sur la relation qu’entretenait mon épouse avec le chanteur. Quand la petite histoire se mêle à la grande, les faits deviennent passionnants. Avec l’aventure d’Isabelle l’enquête s’est rapprochée des téléspectateurs. Chacun a sa chacune. Toutes et tous peuvent désormais se projeter dans l’affaire. À condition toutefois de sortir de l’ombre les protagonistes du drame. J’ai entendu la demande. Anne, tu m’as amusé l’autre jour en me faisant remarquer que si nous connaissions désormais un peu mieux l’épouse, il n’en allait pas de même du mari.

Qui êtes-vous, commissaire Beltram? Le titre de l’émission spéciale de ce dimanche n’y va pas par quatre chemins. Tu m’avais prévenu. De mon côté je n’ai pas caché mes réticences. Si nous n’avions pas pris le verre de l’amitié, je ne sais si j’aurais accepté ta proposition. Il est difficile de répondre à cette question. Pour être franc, je ne me la suis jamais posée. Je suis un homme d’action. Un flic est un flic. Il enquête sur les autres, pas sur sa propre personne. En m’examinant, j’aurais le sentiment de devenir suspect à moi-même. Je suis au fond quelqu’un d’un peu distrait dès qu’il s’agit de mon existence. J’en veux pour preuve les aventures de mon épouse. Je n’ai pas vu venir la catastrophe parce que je ne pensais pas à ce que je représente pour Isabelle. Dès lors qu’elle m’avait accepté à ses côtés, tout était dit pour moi. Les engueulades, l’ennui, les infidélités mêmes me paraissaient anecdotiques. C’est la menue monnaie de la vie conjugale, le reste à payer. J’aimais Isabelle et je l’aime encore malgré ses frasques.

Je voudrais profiter de mon passage à l’antenne pour lui adresser un message. Tant que l’affaire suit son cours, il m’est interdit de lui rendre visite à Fresnes où elle se trouve incarcérée. Isabelle est un témoin primordial dans la disparition du chanteur. Elle est sans doute la dernière personne à l’avoir vu vivant. Pour le moment elle refuse d’évoquer le sujet. Son silence m’inquiète. A-t-elle quelque chose à se reprocher? Dans ces conditions nous ne pouvons pas nous rencontrer au parloir. Je serais juge et partie. Mais je sais par une gardienne qu’elle écoute l’émission. Chaque fois que je passe à l’antenne, elle allume le petit poste de télé dont est équipée sa cellule. Elle s’assoit en tailleur sur son petit lit, un verre d’eau à portée de main posée sur un petit meuble qui lui sert à la fois de commode et de bureau. Elle mène une petite vie. La prison réduit l’existence à rien. Si tu m’écoutes, Isa, tiens bon. Je te pardonne. Voilà. C’est dit.

Quand l’enquête aura abouti, j’espère pouvoir reprendre une vie normale avec mon épouse. Je crois qu’elle ne me tient plus rigueur des quelques moments que j’ai passés dans les bras de Nicole. Un homme est un homme. D’ordinaire mon métier accapare le plus clair de mon temps. Levé tôt, couché tard, je ne ménage pas ma peine. Mes enquêtes me poursuivent jusqu’à table. Avec Isabelle, quand nous dînions ensemble, nous en discutions. Elle voyait tout par les vices de l’esprit, la psychologie. Je lui reprochais souvent d’ignorer l’élément social. Nous nous disputions. Est-ce le monde qui fabrique les passions ou nos désirs qui façonnent l’univers? Nous finissions par tomber d’accord. La société n’est qu’un hôpital de fous. Nous n’avions qu’un défaut commun. Nous pensions faire exception à la règle. Ses aventures avec l’artiste lui ont peut-être dessillé les yeux.

De mon côté je ne suis qu’un homme normal. J’aime mon travail et mon épouse, je suis attaché à ma ville dont je tente de protéger l’environnement. Deux à trois fois la semaine j’enfourche une bicyclette pour me rendre au bureau. Je vote, j’ai connu l’adultère mais je paye mes impôts, je n’ai ni chien ni chat parce qu’ils sont salissants. Je pourrais ajouter qu’il est cruel de tenir en captivité des animaux créés pour le grand air. J’ai quelques amis, je pratique un sport en salle, je donne de temps à autres une pièce aux mendiants. Je ne sais pas, moi. Que peut-on dire de soi? Mes fantasmes ne brillent guère par leur originalité. Une femme en tablier m’excite sans que je sache pourquoi. J’en avais acheté un à l’intention d’Isabelle. Elle cuisine assez peu et ne l’a jamais porté. Lui avouer mes intentions secrètes étaient au-dessus de mes forces. J’ai remisé le tablier dans un coffre et il n’en a plus été question, du moins entre nous.

Car avec Nicole, c’était une autre paire de manches. Avec elle tout paraissait possible. Le tablier, les talons aiguilles qu’Isabelle ne supporte pas, les dessous affriolants. Elle me tenait par les détails. Elle devinait mes envies et elle y répondait avec la précision d’une mécanique. On se lasse de tout, de Nicole comme du reste. Je ne vote plus que par devoir. Les convictions m’ont abandonné depuis longtemps. Je me traîne jusqu’à la salle de sport pour satisfaire les recommandations de mon médecin. Faire du vélo en ville est devenu un calvaire avec la pollution, la chaleur constante, le bruit. Les dîners entre amis m’ennuient rapidement. La conversation s’épuise, on recommande à boire. On commente le bon vin puis on paye l’addition.

Je suis anormalement normal. Fou peut-être? Je ne revis qu’au travail. Aucune enquête ne m’a ennuyé. Il y a toujours une leçon à tirer des crimes les plus banals. Un enseignement, une morale. Tiens. Je ne voulais pas en parler. Mais puisque nous y sommes.

Je rédige chaque soir un journal de bord où je consigne les faits et mes réflexions. Sur une vingtaine d’années ces notes finissent par former une somme conséquente. Un livre presque. C’est le seul moment où j’ai le sentiment d’exister. Dans la journée je vis mais je ne le sais pas. Quand vient la nuit, je me réveille à moi-même. Je prends mon bloc de papier, je me sers un whisky pendant qu’Isabelle prépare son cours de fac. Ou plutôt je prenais un verre lorsque nous vivions ensemble. Maintenant c’est différent. Je taquine la bouteille parfois plus que de raison. Pardon? Non, bien sûr. Mes commentaires sont privés et ne sont pas destinés à être divulgués. Il s’agit davantage d’une gymnastique de l’esprit, un art de vivre si tu veux, que d’un pensum fait pour le grand public. L’intérêt est purement personnel. J’écris au fil de la plume, les idées me viennent quand elles me viennent. Je crois justement avoir fait le tour du sujet.

Il y a une question? Une téléspectatrice du Mans. Savoir ce qu’est devenue Nicole. Bien sûr. Nicole se porte bien. Elle mène une existence conjugale où elle s’épanouit. Je crois qu’elle attend un enfant. Une autre question, de Marseille. Vous nous dites la vérité ou vous nous racontez des histoires?

 

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