La revue culturelle critique qui fait des choix délibérés.

La revue culturelle critique qui fait des choix délibérés.

30 – Jeudi 15 juin, 20 heures
| 30 Juil 2022

Pour une nouvelle, c’est une nouvelle. L’artiste suivait une thérapie depuis novembre dernier. Je ne sais rien encore sur le genre de névrose qu’il tentait de surmonter. Le nom, en revanche, de son analyste m’est bien connu puisqu’il s’agit de mon épouse. Elle soignait l’artiste.

Nous l’avons appris lors de la perquisition de son cabinet le lendemain de son incarcération. Tout était en ordre, les dossiers soigneusement rangés, la bibliothèque époussetée de la veille sans doute par notre ancienne femme de ménage. Le divan où s’allongent ses patients était recouvert d’un plaid anglais qui sortait du pressing. Sur le bureau, un superbe meuble Louis XV acheté chez Drouot, se trouvait un ordinateur éteint et verrouillé.

Il y avait également un bloc note que je connaissais. Isabelle l’emportait à la maison. Il lui servait de pense-bête. Passer à la librairie commander la dernière traduction de L’enfance de Léonard de Vinci. Acheter une paire de collants. Cinéma à 22h15 avec Babette. Des choses insignifiantes. Isabelle, comme beaucoup d’autres aujourd’hui, entre ses données professionnelles dans sa machine. L’ordinateur a pris la place de la secrétaire et l’a mise au chômage. Il double nos pensées, nos activités, nos humeurs parfois. C’est une sorte de clone de nous-même. Isabelle répétait souvent, du temps de notre amour, qu’elle serait perdue sans son Mac. Il contient tout, ajoutait-elle un peu mystérieuse.

J’appelai le directeur de la prison pour qu’il réclame à ma femme le mot de passe, le Sésame de la caverne. Elle refusa de nous le communiquer en invoquant la déontologie. Contacté, l’ordre des médecins considéra que nous étions devant un cas de force majeure. Le secret pouvait être levé. Isabelle ne semblait guère convaincue. Elle nous opposa sa conscience professionnelle. Un officier de police alla l’interroger, tenta vainement de vaincre ses résistances. Il s’agissait du bien public. Il lui rappela la mort de l’artiste. Bref ses réticences compréhensibles en temps ordinaire ne valaient plus en cette période de crise. Parlez sans crainte, lui dit-il. Isabelle se réfugia derrière ses convictions. La morale est, selon elle, au-dessus des lois de la République. Son devoir allait d’abord au respect de ses patients, qu’ils fussent morts ne changeait rien à l’affaire. Elle se lança dans une diatribe à laquelle l’officier ne comprit pas un traître mot. Comme le nom d’Antigone revenait à plusieurs reprises, l’agent le releva, pensant qu’il s’agissait d’une éventuelle complice.

Je dois reconnaître que l’entêtement de mon épouse me surprend. Je ne la croyais pas aussi intransigeante. Preuve supplémentaire qu’on ignore souvent tout de celles ou ceux qui partagent notre vie. Les époux restent deux étrangers l’un pour l’autre. La puissance de son sens moral me permet en même temps de mieux comprendre le scandale qu’elle avait fait après avoir appris ma liaison avec Nicole. La façon dont j’avais alors tenté de me justifier en invoquant la nature humaine n’avait pu qu’aggraver sa colère. Les psychologues ont des principes qui rappellent ceux des prêtres. Quoiqu’il en soit, Isabelle refusa de parler.

Nos informaticiens se mirent au travail et craquèrent son mot de passe. L’ordinateur de mon épouse trônait désormais sur mon bureau en accès libre. Impression émouvante. J’avais le sentiment d’écouter le cœur d’Isabelle en pianotant sur sa machine. Je prenais mon temps pour ouvrir un à un les nombreux fichiers de ce trésor d’intimité. D’abord, l’album de photos. La tentation était trop forte. Un simple clic sur une image et celle-ci envahit tout l’écran.

Isabelle était une très belle femme lorsque nous nous sommes rencontrés. Son sourire généreux m’avait tout de suite attiré. Comment aurais-je pu résister à cette façon qu’elle avait d’incliner légèrement la tête, laissant sa chevelure retomber avant d’entrouvrir ses lèvres sur une dentition éclatante de blancheur? J’avais pensé à Julia Roberts en la voyant. Même présence, même sans-gêne, même aplomb. Isabelle était irrésistible. Je me suis souvent demandé pourquoi elle s’était embarquée dans des études de psychologie, elle si ferme, si entière, si peu psychologue, au fond. Peut-être avait-elle épousé la cause freudienne par simple désir de se prouver à elle-même qu’elle pouvait autant qu’une autre analyser les tréfonds de l’âme humaine. Une sorte de pari. Si je veux, je peux. Ce type de résolution était bien dans ses manières.

Sur une autre photo on la voit en compagnie de son directeur de thèse, un homme élégant au regard fasciné par son étudiante. Est-ce qu’ils couchaient ensemble? C’était un peu avant notre rencontre. Sans les allées et venues de Billot, toujours aussi nerveux ces temps-ci, je serais resté une matinée entière à éplucher les relents de notre vie passée. Il me fallut accélérer le mouvement, passer avec regrets sur les photos de notre mariage. Mais bon… L’enquête avant tout.

Je finis par trouver un cliché de l’artiste. On le voit sur scène, torse nu, une guitare à la main. C’est une image connue qu’Isabelle avait dû télécharger. Je refermai l’album sur cette vignette à deux sous. Isabelle me décevait.

L’agenda me réservait d’autres surprises. L’emploi du temps de mon épouse était moins rempli que je ne l’imaginais, elle qui prétendait toujours n’avoir pas une minute à perdre. Elle recevait en moyenne six à sept patients par jour, avec une petite pointe d’affluence le vendredi. Les malades viennent la veille du week-end purger leur culpabilité avant de laisser libre cours le samedi soir à leurs désirs les plus répréhensibles, les plus fous ou les plus ordinaires.

Est enfin apparu le premier rendez-vous avec l’artiste, le mardi 3 novembre à 18h. Une seconde séance est notée la semaine suivante, même jour, même heure. Puis les rendez-vous se rapprochent et deviennent bihebdomadaires durant quatre semaines. En décembre, ils se voient chaque jour, du lundi au vendredi. La semaine avant Noël, l’agenda est chargé mais l’artiste a disparu. Il ne reviendra pas. Je suis resté perplexe quelques instants avant de me rappeler les nombreux messages qu’Isabelle avait adressés au chanteur sur son portable. Le premier date du 25 décembre. En somme, mon épouse avait cessé d’analyser l’artiste le jour où elle était tombée dans ses bras.

C’est un cas classique, me suis-je laissé dire. Les patients s’amourachent de leur praticien. On parle, on parle, on croit être entendu. On se prend à rêver. On aime tant être écouté. D’ordinaire, le thérapeute ne répond pas à ce désir. Il a l’oreille distraite et l’attention flottante. Il a d’autres préoccupations, une vie privée, une épouse, un mari, des enfants quelquefois. Tout bascule dès que l’envie lui prend de répondre au malade. Il entre dans son jeu. Il baisse la tête, examine le phénomène qui déblatère parfois depuis plus de deux ans, tordu par l’angoisse, vaincu par une libido aux contours pas très nets, allongé seul sur un divan étroit et forcément peu confortable.

Quand la médecine se penche sur la maladie, elle l’épouse aussi sec. Isabelle aura voulu comprendre le chanteur. Et quel autre moyen que l’amour pour partager les souffrances de l’autre? Mon épouse n’a sans doute fait que son devoir en répondant aux appels du chanteur en détresse. Il s’agissait d’une urgence si j’en crois le récit que Kurz a donné du fiasco de l’artiste auprès de la petite Lizz. Le génie demandait une chair plus douce, une présence plus mature, de l’esprit enfin. Et Isabelle est arrivée au bon moment. Elle aura su trouver les mots justes. C’est d’ailleurs son métier.

Je demeurai un moment songeur, ouvrant et refermant différents fichiers qui ne présentaient aucun intérêt pour l’enquête, quand l’un d’eux retint mon attention. Il était sobrement intitulé Lui.

 

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