Un accident

Nouvelles d’un monde ancien. Qui rit ici ? Qui pleure là-bas ? Personne, tout le monde, vous peut-être. Une semaine sur deux, une nouvelle pour en rire ou en pleurer.

Un long crissement de pneus puis, immédiatement après, un énorme fracas : le bruit sinistre des tôles embouties. Ensuite un silence particulièrement lourd. Je me lève d’un bond pour regarder par la fenêtre. Pour ne rien voir évidemment puisque une haie d’arbustes me cache la route. Je me rue dans le jardin. Arrivé au portail, un seul coup d’œil me suffit pour évaluer les dégâts : une moto broyée sur la chaussée, une voiture renversée sur le bas-côté, des éclats de verre partout. Et le silence toujours.

Un corps gît à une dizaine de mètres de la moto. J’avance vers lui comme un automate et ce que je découvre me soulève le cœur : la nuque du type est inclinée à 90° vers l’arrière, l’intérieur de la visière de son casque intégral maculée de sang. De toute évidence l’homme est mort. Je recule à pas lents vers la voiture, craignant d’y découvrir un spectacle du même genre. La Renault Clio est retombée sur le toit, désormais considérablement aplati. Je m’accroupis pour regarder à l’intérieur : à la place du conducteur, coincée dans l’amas de tôle, il y a une jeune femme, moins abîmée que le motard mais inconsciente. En tout cas, mes appels restent sans réponse.

Je cours vers la maison pour y chercher mon portable. Faut-il composer le 16, le 17 ou le 18 ? J’opte pour le 17 et une voix de femme me répond. Je crie :
— Il vient d’y avoir un accident devant chez moi et …
— Votre nom, votre adresse s’il vous plaît.
— Il y a des bl…
— Votre nom, Monsieur.
En haletant, je décline mes nom, adresse et numéro de téléphone. Ensuite je décris la scène avec des mots qui me semblent très en deçà de la réalité.
— Un risque d’incendie ?
— Je … je ne sais pas.
— Bon, alors ne touche pas aux blessés et éloigne-toi des véhicules. Les secours seront là dans une dizaine de minutes.

L’opératrice me tutoie et m’appelle par mon prénom, c’est étrange. Mais en même temps ça ne l’est pas tant que ça : je reconnais cette voix.
C’est celle de mon ancienne compagne.
— C’est toi Isabelle ?
— Oui c’est moi.

La chose m’ébranle presque autant que la scène que je viens de découvrir. Isabelle et moi ne nous étions pas parlé depuis au moins deux ans. Que nous renouions le contact dans ce genre de circonstances me laisse abasourdi. Isabelle, voix calme et assurée, me demande rapidement de mes nouvelles. Je lui réponds succinctement, par monosyllabes en fait. Je ne sais si elle me parle pour me tenir à l’écart de l’accident ou si son intérêt est sincère. Je veux lui demander à mon tour ce qu’elle devient mais elle me dit qu’elle n’a pas le temps de parler : il faut qu’elle reprenne sa veille. Elle raccroche la première. Je me laisse tomber sur la chaussée, stupéfait et bouleversé. La route est déserte, il ne passe pratiquement personne par ici. J’ai pour seule compagnie deux cadavres, un fantôme, mon émotion et des souvenirs douloureux. Ce qui fait tout de même beaucoup.

Isabelle et moi nous étions rencontrés chez des amis communs un soir de réveillon. Fête assez triste : on aurait dit que chacun n’était venu que pour échapper à la solitude, et le pire c’est que nous en étions tous conscients. Une année incertaine allait succéder à une année morne et vaine. Heureusement la maison recelait une quantité considérable de bouteilles. Nous les avons toutes bues, je crois.

Avec Isabelle, nous nous sommes accrochés l’un à l’autre comme des naufragés à une bouée. Peut-être avons-nous échangé dix phrases dans la soirée, en tout et pour tout. C’était plus qu’il n’en fallait pour que nous nous embrassions avec l’énergie du désespoir. Nous sommes repartis ensemble avant l’aube, passablement éméchés, et j’ai terminé la nuit chez elle. Naufragés, nous étions. Isabelle sortait d’une histoire compliquée avec un type qui, si j’ai bien compris, était du genre violent. Elle en avait été follement amoureuse. Elle avait fini par se sauver de chez lui. Moi, à 25 ans, j’avais l’impression que ma vie était terminée avant même d’avoir commencé. Un boulot sans intérêt, quelques amourettes sans lendemain, une philosophie de la vie héritée de mon père qui se résumait à ceci : on vit seul et on meurt seul. Notre concubinage a duré trois ans. Cependant, au bout d’un semestre, nous savions déjà que tout ce que nous pourrions faire ensemble, c’est nous tirer mutuellement vers le bas. La suite de notre histoire nous l’a amplement prouvé.

Je tends l’oreille. Aucune sirène de pompiers ou d’ambulance. Un œil à ma montre : les dix minutes sont largement écoulées. Et si Isabelle n’avait pas répercuté mon appel ? Et si elle avait choisi de me laisser dans ce piteux état pour se venger ? Non, tout de même : des vies humaines sont en jeu. Je vois l’essence de la Clio qui se répand lentement sur la chaussée. Je m’éloigne sans toutefois oser rentrer chez moi. On pourrait avoir besoin de mon témoignage, je dois rester là. La nuit tombe. J’ai l’impression d’être plongé dans un cauchemar.

Un faible cri, un croassement plutôt. La femme dans la voiture a l’air d’être revenue à elle. Il faut croire qu’elle est vivante. Je m’approche prudemment car l’épave pourrait prendre feu à tout moment. La torche de mon portable fouille l’intérieur. La conductrice a l’air vraiment mal en point. Elle ne bouge pas, respire de manière saccadée. « App… appelez mon mari s’il vous … » fait-elle dans un souffle. Puis elle s’évanouit. Trop risqué de se glisser dans la voiture pour chercher son téléphone, je ne me sens pas l’âme d’un héros. Je m’éloigne de nouveau. Les secours ne devraient plus tarder. Je retourne m’asseoir au bord de la route, un peu péteux.

Les derniers temps, nous ne nous supportions plus. Nous étions-nous jamais aimés ? Isabelle me renvoyait l’image de mon échec, et j’imagine que je lui offrais une image symétrique. Nous alternions chômage et petits boulots, soirées télé et repas à deux balles dans des restos où nous n’échangions pas un mot. Plus rien à se dire. À l’indifférence avait succédé une haine muette et sans objet véritable : il s’agissait seulement de rendre l’autre responsable de sa déconfiture personnelle. Un soir je l’ai frappée au visage. Sans raison, par désespoir peut-être. Ma main est partie sans même que je le veuille. Isabelle a été surprise, au moins autant que moi. Elle a quitté la maison sur le champ. Je me suis retrouvé seul comme un con, avec encore plus de ressentiment en moi et sans personne vers qui l’expulser. Quinze cachets de Témesta m’ont envoyé vers les urgences et un lavage gastrique. J’ai quitté Paris peu après et loué dans l’Eure ce pavillon quelconque à l’écart d’un bourg sans âme. Je travaille chez moi comme correcteur pour diverses maisons d’édition. Je ne vois personne. Plus de nouvelles d’Isabelle jusqu’à ce soir. Apparemment elle avait trouvé un boulot, elle aussi.

Mais qu’est-ce qu’ils foutent ? Trois quarts d’heure déjà ! Soit Isabelle n’a pas transmis mon alerte, soit les services publics sont dans un état encore plus déplorable que je ne le pensais. Je songe à la pauvre fille ratatinée devant son volant. Si elle a repris conscience, elle est sans doute en train de souffrir, de penser à ses proches, à son mari, qui sont sans nouvelles. Je tente d’imaginer sa détresse.

Je retourne vers la voiture. Qu’ai-je donc à perdre dans le fond, sinon ma vie inutile ? Sortir la conductrice de la carcasse semble impossible, sauf à disposer de matériel de désincarcération et, de toute façon, cela pourrait être dangereux si la colonne vertébrale est atteinte. Au moins puis-je glisser un bras dans la ferraille pour essayer d’atteindre le sac de la fille. J’y parviens. Son téléphone est dedans. Pas de code secret pour l’activer. Dans le répertoire des numéros favoris, il y en a un qui répond au nom de Chéri, c’est touchant.

J’appelle. Une voix d’homme répond allô ? Aussitôt j’éclate en sanglots et, sans plus pouvoir m’arrêter, je me mets à geindre : pardon, pardon, pardon

Édouard Launet
Nouvelles d’un monde ancien