« Una cosa mentale »

Gilles Pétel interroge l’actualité avec philosophie. Les semaines passent et les problèmes demeurent. « Le monde n’est qu’une branloire pérenne » notait Montaigne dans les Essais

Leopardi, poète et philosophe italien du XIXe siècle, dit du bonheur qu’il est « una cosa mentale » : une chose mentale. Mais cela signifie-t-il que le bonheur ne soit qu’une vue de l’esprit ? En ces temps troublés, il m’a paru bon de lever un peu le pied et de m’interroger sur ce à quoi nous aspirons tous.

L’époque que nous vivons n’est en effet guère réjouissante. La liste des maux qui nous accablent depuis quelque temps est trop importante pour que je me hasarde à la dresser ici. Je résumerai donc la situation en remarquant que ça va plutôt mal ! Ce n’est du reste pas la première fois que nous traversons des jours mauvais et ce n’est probablement pas la dernière.

Mais existe-t-il une relation de cause à effets entre les maux que connaît le monde et notre bonheur personnel ? Ne pouvons-nous être heureux que lorsque tout va bien autour de nous ?

De grands philosophes comme Lucrèce, Schopenhauer ou Nietzsche ont noté que la somme des maux est toujours plus importante que celle des biens. Des simples tracas que tout un chacun connaît de façon quasi quotidienne aux violences qui ensanglantent un pays, les raisons de désespérer de l’existence sont nombreuses. Si nous devions d’ailleurs faire un choix rationnel, estime Schopenhauer, il nous conduirait logiquement à quitter ce monde au plus vite.

Mais vivons-nous par raison ? Le bonheur n’est-il qu’une affaire de calcul ? Pour savoir si nous voulons vivre, faut-il peser le pour et le contre ? Le bonheur n’est-il qu’une arithmétique des plaisirs comme pourraient le laisser croire, à tort du reste, quelques lignes de la fameuse Lettre à Ménécée d’Épicure ?

La réponse à ces questions est de toute évidence négative. Ce n’est pas la raison qui excite en nous ce « dur désir de durer » comme l’écrit de façon heureuse Paul Éluard. Nous ne nous amusons jamais à soustraire de nos plaisirs la somme des maux endurés afin de savoir si nous sommes ou non heureux.

Est-ce à dire que le bonheur est aveugle ? Le désir d’être heureux serait la source de toutes nos illusions, de la simple illusion amoureuse à l’illusion religieuse de l’immortalité de l’âme. La croyance en un autre monde est en effet pour beaucoup un moyen de supporter les injustices de l’existence. Pascal, un esprit pourtant si fin, considère lui-même que sans Dieu la vie n’est que misère insupportable. Il est vrai qu’il mourut d’une « maladie de langueur » dont nous ne savons presque rien mais qui ressemble à s’y méprendre à ce que nous appelons aujourd’hui une dépression nerveuse. Quelque chose avait cassé chez ce génie.

Ce quelque chose n’est sans doute rien d’autre que le désir inséparable de ce que nous appelons communément la joie de vivre. Le fait est que nous prenons plaisir à vivre malgré tout. Malgré tout, c’est-à-dire malgré le nombre incalculable de souffrances que compte la vie, quelle qu’elle soit. Clément Rosset affirme ainsi dans La Force majeure (Minuit, 1983) : « … c’est peut-être dans la situation la plus contraire, dans l’absence de tout motif raisonnable de réjouissance, que l’essence de la joie se laissera le mieux saisir.« 

La joie n’est pas un refus du monde tel qu’il est, c’est-à-dire bien souvent pénible et quelquefois effroyable. Elle n’est pas le produit d’une illusion qui verrait, comme le dit la chanson, « la vie en rose ». Elle n’est pas enfin un aveuglement. La joie au contraire s’éprouve en connaissance de cause. C’est en ce sens que Rosset peut écrire que la joie de vivre se laisse le mieux appréhender en « l’absence de tout motif raisonnable ». Il n’y a en somme guère de motifs de se réjouir et nous sommes pourtant bien heureux de vivre. Quelques pages plus loin, Rosset parle ainsi de « la joie générale qui consiste à vivre, à s’aviser que le monde existe et qu’on en fait part.« 

C’est le thème d’une merveilleuse chanson du célèbre Lili Boniche, Alger, Alger, dont le refrain affirme un amour inconditionnel de la vie qui s’exprime de façon paradoxale : « J’aime toutes les villes, un peu plus Paris, / Lakin machi comme l’Algérie (mais ce n’est pas comme l’Algérie) / Comme elle est belle… et je l’aime à la folie / Où je suis, je ne l’oublie pas, / Alger, Alger, comme je l’aime. »

Certains objecteront que le bonheur dont nous parlent aussi bien Épicure que Lucrèce, Nietzsche ou Rosset est égoïste. L’homme heureux serait sans cœur, insensible aux souffrances d’autrui. Cet argument moral n’est qu’un sophisme. La personne qui, comme Kant, estime que le bonheur doit se mériter ne sera en effet jamais heureuse puisqu’il y aura toujours de par le vaste monde des gens qui sont dans la peine et pour lesquels nous ne pouvons rien. Plus encore l’homme qui croit jouir d’un bonheur bien mérité après avoir aidé les plus démunis oublie nécessairement tous ceux qu’il n’a pas aidés, et ils sont forcément nombreux. C’est donc en se voilant la face qu’il jouit d’un bonheur qui paraît bien hypocrite ou bien aveugle pour le coup. Enfin ce n’est pas seulement contre la misère que nous pouvons peu (car dire que nous n’y pouvons rien serait également faux : venir en aide aux plus démunis est possible et même souhaitable mais ne constitue pour autant pas une source de bonheur), c’est aussi contre notre propre misère que nous sommes souvent impuissants. Mais cette impuissance à guérir nos propres maux ne nous empêche cependant pas d’être heureux, aussi paradoxal que cela puisse paraître.

Le bonheur ou la joie de vivre est donc une chose bien étrange. Étrange parce que contradictoire, étrange aussi parce que tout en étant à la portée de tous, peu s’en saisissent cependant. Le nombre de ceux qui se plaignent de la vie est parfois sidérant. Les lieux communs abondent sur ce sujet. Il arrive même aux plus riches de pleurer sur leur sort, puisque, dit-on, l’argent ne fait pas le bonheur. Mais c’est précisément parce que le bonheur ne trouve sa source dans aucun objet en particulier. Tout lui est bon si on veut bien y regarder d’un peu plus près. C’est en effet bien « una cosa mentale » que le bonheur, c’est-à-dire une disposition de l’esprit. Il faut en effet savoir apprécier les choses pour ce qu’elles sont, passagères et fragiles, pour être capable d’apprécier la vie. Or la plupart des hommes réclament de la vie ce qu’elle ne peut en aucun cas leur donner : l’éternité. Et ce désir vain est selon Épicure l’une des deux sources principales de notre malheur. L’homme heureux, le sage selon Épicure, connaît la mesure des choses ainsi que celle de l’être humain : nous n’avons accès qu’à des plaisirs limités, fugaces et imparfaits. Beaucoup concluent à tort qu’ils sont donc de peu d’importance, voire nuls, comme Pascal qui s’amuse à mettre en balance, dans son fameux pari, l’infinité de Dieu et le caractère fini de toute existence. Mais c’est folie de raisonner ainsi. Qu’une chose ne dure pas ne signifie pas qu’elle n’ait aucune valeur. Du presque rien au rien, il y a un abîme que Pascal ne voit pas et dans lequel il se précipite.

Nietzsche voyait dans la musique une sorte d’introduction à la vie heureuse au point d’écrire que « sans la musique, la vie serait une erreur«  (Crépuscule des idoles). Dans ses Notes sur Nietzsche, Rosset analyse avec précision les raisons de ce privilège accordé à la musique. Rosset s’appuie notamment sur un aphorisme du Gai savoir particulièrement éclairant : « Il faut avant tout apprendre à entendre une figure, une mélodie, savoir la discerner par l’ouïe. […] Mais ce n’est pas seulement en musique que ceci nous arrive : c’est justement de la sorte que nous avons appris à aimer tous les objets que nous aimons maintenant.«  (aphorisme n°334)

Si la musique est une initiation à la joie, c’est parce qu’elle réclame un apprentissage qui éduque notre discernement. La plupart du temps, nous ne prêtons pas attention au monde où nous vivons : nous sommes sourds et aveugles aux choses comme aux êtres. Apprendre à écouter Bach ou Lili Boniche nous rend au contraire plus réceptifs aux « mille nuances » de l’existence comme l’écrit Bergson dans Le Rire. Plus attentifs, nous sommes également plus à même d’apprécier les qualités de ce qui nous entoure et d’apprendre enfin à aimer le monde où nous vivons. De là à éprouver une joie de vivre intense, il n’y a qu’un pas qu’il est aisé de faire.

Parmi les œuvres musicales qu’appréciait Nietzsche, l’une d’elle retenait particulièrement son attention : la Barcarolle de Chopin. Et c’est donc par elle, dans la superbe interprétation de Dinu Lipatti, que nous terminerons l’année.

Gilles Pétel
La branloire pérenne