Diderot et Sophie Volland

La vie privée des philosophes est pour la plupart d’entre eux mal connue. Que savons-nous au juste de Socrate ou de Descartes ? Ont-ils aimé ? Quels étaient leurs goûts sexuels ?

En 1754, Denis Diderot rencontre Sophie Volland dont il s’éprend aussitôt. Elle a 38 ans, lui 41. Il est marié, elle vit encore au domicile familial tenu par une mère autoritaire et peu désireuse de voir sa fille fréquenter ce philosophe qu’on dit libertin. Leurs rencontres sont difficiles et espacées. Une correspondance commence qui durera jusqu’à leur mort. Mais cet amour fut-il au moins consommé ? Rien n’est moins sûr et Voltaire s’est moqué de cette passion épistolaire en donnant à Diderot le surnom de  » frère Platon « . Il est vrai que dans les lettres qui nous sont parvenues il n’est jamais question que de quelques baisers.
Aujourd’hui encore il est difficile de savoir s’il s’est réellement passé quelque chose entre Sophie et Diderot. En revanche une lettre inédite nous apprend que leurs rencontres ne furent pas sans quelque piment. Cette missive m’a été communiquée par une religieuse qui m’a demandé de lui garder l’anonymat. À l’évidence, cette femme d’un certain âge avait lu à maintes reprises cette lettre qu’elle gardait contre son sein.
Gilles De Coninck
La vie sexuelle des philosophes

   

Sans date, de Paris,

Ma chère et tendre amie, quand vous reverrai-je ? Je vous ai quittée si vite hier au soir, trop rapidement à mon goût. Mais vous savez pourquoi. En rentrant rue Taranne, j’ai trouvé Madame fort malade. Elle était de méchante humeur. C’est-à-dire qu’elle était comme à son habitude. Le désordre de mon état faisait un curieux et amusant contraste avec cet air compassé et froid qu’elle se plaît à montrer aussitôt qu’elle m’aperçoit. Ce triste bonnet de nuit qu’elle ne quitte quasiment jamais a fini par prendre la place de son visage : on ne voit que celui-là. Le mariage est une institution contre nature. Mais le moyen de s’en défaire ? Si elle pouvait seulement… Je tremble à cette pensée qui fait de moi un scélérat. Alors que vous savez que je suis le meilleur des hommes, n’est-ce pas ma Sophie ? M’épouseriez-vous ? Oh  ! Avec vous, tout serait différent. Et le lien abhorré deviendrait le joug le plus doux qu’un homme ait jamais porté. Mais je m’égare. M’aimez-vous ? Et toujours aucune réponse de votre part à ce petit billet que j’ai demandé à André de vous porter. Je ne suis pas resté cinq minutes au chevet de ma femme : je ne pensais qu’à vous. Il fallait que je vous écrive mon amour car je craignais que votre sœur voulût vous en faire douter. Mais c’est bien d’elle qu’il s’agit. Quel spectacle ! Quand votre mère me disait que Mme Le Gendre préférait les femmes, je n’imaginais pas à quel point elle avait raison. Sans doute cette main qu’elle presse si souvent contre la vôtre m’avait averti d’un penchant très libre, mais de là à la croire libertine, il y a un abîme que je n’osais franchir. Il n’est maintenant plus question de douter bien sûr. Pourtant loin de refroidir en moi le feu que vous avez allumé, la petite scène qu’elle a jouée pour moi n’a fait que l’attiser. Je brûle de vous prendre dans mes bras, je vous baise si tendrement ma chère et bonne Sophie. Vous n’étiez pas en reste dans ce tableau, ma belle petite. Vous êtes plus polissonne que je ne le croyais. Les femmes ont sur certaines choses plus d’imagination que les hommes. C’est sans doute que la nature a voulu donner à votre sexe un moyen de flatter le nôtre pour mieux le retenir. Mais j’entends Madame qui monte l’escalier. Je fais partir cette lettre dès qu’elle sera couchée. Répondez-moi, votre silence me met au supplice.

Michel Fingesten, Improvisationen über das Thema Liebe (Improvisations sur le thème de l'amour), encre, 1923

Sans date, de Grandval,

J’ai attendu en vain toute la journée d’hier une lettre, un billet, un mot de votre part. Vous ne m’aimez pas comme je vous aime, Sophie. Aussi bien ce coquin d’André sera rentré dans un cabaret pour n’en ressortir qu’à l’aube et vos lettres, car j’en espère au moins deux, seront restées sur un coin de table. Si votre réponse est arrivée ce midi, il était trop tard car je suis parti le matin tôt pour Grandval où Mme d’Épinay me pressait de la rejoindre. Grimm s’y trouve déjà. Le baron devrait arriver d’ici quelques jours. Nous avons eu aujourd’hui une conversation à propos de ce fou de Rousseau. Mme d’Épinay ne l’aime guère. Il est vrai qu’il fait tout pour se rendre odieux au genre humain, lui autrefois si doux et si paisible. La religion lui aura définitivement tourné la tête. Mais malgré les bons mots de notre hôtesse, je ne pensais qu’à vous. Et ce vous, chère Sophie, s’adresse autant à vous qu’à votre sœur. Au vrai, je ne suis pas encore sorti de mon étonnement. Pour tout vous dire, car j’ai juré que je ne vous cacherai rien, et j’espère de vous la même franchise, j’ai cru avoir une attaque quand j’ai vu arriver Mme Le Gendre dans le petit salon où nous causions depuis une heure.

Le jour faiblissait, vous aviez fait allumer quelques bougies. Je m’apprêtais à prendre votre main pour la presser contre mon cœur quand j’ai entendu le grincement d’une porte à l’autre bout du salon. Pourquoi m’avoir tu l’existence de cette entrée dérobée ? Ô ! mais c’était là votre seul secret. Le temps que je me retourne, elle se tenait là, dans l’encadrement, entièrement nue. On eût dit d’une apparition. Ma première pensée a été qu’elle avait perdu le sens commun, la seconde qu’elle traversait une crise de somnambulisme. Mais je n’ai pas été long à concevoir la vérité. Et pourtant vous me l’aviez bien cachée. Les femmes ont un art consommé du mensonge. Sans doute la pudeur qu’on prête à tort à votre sexe est-elle la cause de ce talent qui vous distingue des hommes. Faut-il en incriminer la société ou est-ce encore un tour de la nature ? J’aimerais vous entendre sur ce point délicat. Peut-être pourrions-nous écrire à quatre mains un petit article pour l’Encyclopédie. Ce serait charmant.

Mais votre sœur ! Votre réaction n’a pu que redoubler mon étonnement. Là où j’attendais sinon un cri d’effroi, du moins une expression de surprise, je n’ai découvert dans vos yeux que la plus parfaite intelligence avec votre sœur ou plutôt devrais-je dire votre maîtresse ? Pour ma part, je n’étais pas encore sorti de ma surprise quand Mme Le Gendre est venue vous rejoindre. La main que vous aviez déjà portée à votre poitrine indiquait bien autre chose qu’un affaiblissement du cœur. Vous vous caressiez, ma chère et bonne amie ! Et quelle volupté dans cette caresse, quelle application, quel savoir-faire. Votre gorge haletait. Vous m’avez regardé avec effronterie avant de poser un doigt sur vos lèvres. Mais dites-moi, ma bonne Sophie : tout était-il déjà entendu entre vous deux ? Ou votre sœur vous a-t-elle prise au dépourvu ? J’ai tant de questions et vous ne m’avez pas écrit depuis bientôt trois jours. Votre sœur vous a attiré contre elle et vous a baisé avec une effusion qui trahissait une longue habitude. Vous répondîtes à ces baisers avec un empressement que je ne vous connaissais pas. Je ne peux m’empêcher de le rappeler tant ce souvenir me trouble, vous vous êtes déshabillée à votre tour, me montrant des appâts que j’avais en vain tant de fois supplié d’admirer. Quel con ! Quelle grâce dans vos chairs ! J’aurais baisé vos lèvres si je n’avais été là que comme spectateur d’un plaisir qu’il m’était interdit de goûter. Ai-je besoin de vous dire que le con de votre sœur est aussi aimable que le vôtre ? Cela sent la bonne éducation et la race supérieure. Du reste votre mère n’est pas dépourvue de charme. Je n’ai hélas pu connaître votre père. Mais voilà que votre sœur glisse une main sous votre jambe, vous tressaillez, vous vous pâmez. Elle s’enhardit et introduit deux doigts dans la place. Vous poussez un léger gémissement. L’obscurité hélas m’interdisait d’admirer tout le détail de la scène. J’imaginais plus que je voyais. Enfin je vous entends pousser un râle de jouissance qui vous laisse presque évanouie pendant que votre sœur se branle tout en léchant avec l’avidité d’une assoiffée le miel qui reluit entre vos cuisses. Mais d’un geste brusque, Mme Le Gendre m’a fait signe de partir. Sans doute ne voulait-elle pas que je la visse jouir. Un reste de pudeur retenait cette tête lubrique. Comment la nature explique-t-elle cela ? Je me contente pour ma part de constater les faits.

Sur le perron de l’immeuble j’ai croisé votre mère qui revenait d’une course, m’a-t-elle lancé d’un air froid et hautain. La pauvre femme s’imagine sans doute que nous avons profité de son absence pour nous adonner à quelque plaisir qu’elle réprouve alors que l’ennemi est chez elle ! Mais peut-être est-elle dans la confidence ? Ô sûrement ! Elle me bat froid parce qu’elle n’aime pas plus les hommes que votre sœur. Une pensée me vient pendant que je vous écris. Vous est-il déjà arrivé de baiser votre mère ? À Tahiti, Bougainville raconte que l’inceste n’est pas seulement permis, il est encore encouragé comme la marque d’une suprême affection entre parents et enfants.

Enfin, croyez, ma douce amie, que je ne tire aucun ombrage des jeux auxquels vous vous adonnez avec Mme Le Gendre. J’en veux pour preuve que je serais très heureux de pouvoir y assister à nouveau. Mais vous, Sophie, êtes-vous aussi fâchée que votre sœur contre l’autre moitié du genre humain ? Je crois que vous pouvez être mâle ou femelle quand il vous plaît. Vos lettres me manquent. Je ne saurais trop vous dire à quel point je vous aime. Mais je finis là, car je m’aperçois que je viens de tacher mon papier.

Socrate et Alcibiade, par Paul-Henri Avril

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