À quoi penses-tu ?

Nouvelles d’un monde ancien. Qui rit ici ? Qui pleure là-bas ? Personne, tout le monde, vous peut-être ? Une semaine sur deux, une nouvelle pour en rire ou en pleurer.

Edward Hopper. Ground Swell, 1939 ( National Gallery of Art, Washington)

Quand Marc se met à rêvasser, et cela lui arrive souvent ces temps-ci, Marie le regarde et lui demande : « À quoi penses-tu ? ». Il répond : « À toi, mon amour ». Ce qui est vrai puisque c’est à cause de Marie que Marc rêvasse. Comment une femme si belle, si gentille, si charmante a-t-elle pu voir le jour ? Jusqu’où faut-il remonter dans le passé pour trouver les racines de cette perfection ?

Il a fait un rapide calcul. Marie a deux parents, qui eux-mêmes ont eu chacun deux parents, lesquels à leur tour etc. Lorsque l’on remonte l’arbre généalogique d’une personne, le nombre d’ancêtres est naturellement multiplié par deux à chaque génération antérieure. En reculant jusqu’à Charlemagne et en comptant trente ans entre deux générations, il trouve ainsi 550 milliards d’aïeux à Marie. Ce qui fait bien du monde pour créer une femme, si parfaite soit-elle.

Cependant Marc sait bien qu’il n’y avait pas 550 milliards d’êtres humains sur terre à l’époque de ce sacré Charlemagne — il y en avait bien moins d’un milliard, probablement. Il y a comme une erreur là-dedans, et il y retourne immédiatement. Alors Marie lui demande : « À quoi penses-tu ? ». Et il répond : « À toi, mon amour ».

Ils se sont rencontrés sur une plage de la Manche. Elle était seule, allongée sur le sable, vêtue de quelques centimètres carrés de Lycra noir. Elle semblait dormir sous le soleil. Un ballon lui a fait ouvrir les yeux : celui qu’il venait d’envoyer vers elle et qui avait atterri pile sur son joli ventre. Elle s’était redressée, avait attrapé la balle et la lui avait tendue avec un sourire et ces mots : « C’est à vous ? ».

Il avait fondu instantanément. Il était tombé à genoux auprès d’elle et lui avait dit qu’elle pouvait le garder, que c’était un cadeau, que lui, si maladroit, ne le méritait plus. Elle en ferait certainement un meilleur usage, de ce ballon, tandis qu’à chaque instant il se réjouirait de le savoir entre de si bonnes et belles mains. Il lui avait raconté mille autres bêtises sans trop réfléchir, pour le simple plaisir de faire durer cette rencontre. Puis il avait dit la joie qu’il éprouvait à lui parler, à la regarder, et de la terreur qui montait en lui dès qu’il s’imaginait que cela puisse prendre fin.

Elle avait ri. Ils avaient vingt ans.

Aujourd’hui ils en ont plus de soixante et il la regarde comme il la regardait hier. Elle est si belle, si douce. Le temps a passé sur elle sans même l’effleurer. Ses cheveux blancs tressent sur sa tête comme une couronne de mariée, ses yeux verts ont la couleur de la mer avant l’orage. Marie n’a jamais été aussi ondine. Quand il le lui dit, elle fait son sourire de sirène.

Dieu, en créant l’homme, a quelque peu surestimé ses capacités, a écrit Oscar Wilde. Mais ceux qui, au fil des âges, ont permis que Marie existe devaient ignorer qu’ils possédaient un tel génie. Marc voudrait tous les remercier. Il les compte, en trouve trop, et quand bien même ils ne seraient qu’un million le reste de sa vie ne suffirait pas à les remercier individuellement. « À quoi penses-tu ? ».

Comme Marius et Cosette, ils se sont mariés à l’église Saint-Paul-Saint-Louis dans le quatrième arrondissement de Paris. En allant vers l’autel, il avait eu l’impression de marcher sur un lit de fleurs et avait songé à la phrase de Victor Hugo : « Il suffit d’un sourire entrevu sous un chapeau de crêpe blanc à bavolet lilas pour que l’âme entre dans le palais des rêves ». Oui, la réduction de l’univers à un seul être, voilà ce qu’était l’amour. Ou, comme l’écrit aussi Hugo, c’était « la salutation des anges aux astres ». Ils étaient aux anges, ils étaient au ciel et aux astres. Ils y sont toujours d’ailleurs, et ils sont heureux. « À toi, mon amour ».

Marie dort beaucoup. Cette semaine, la neige a recouvert Paris d’un linceul, suaire aux blanches moires que la compagne de Marc peut apercevoir de son lit quand elle se réveille et se redresse contre les oreillers. La lumière l’éblouit. Elle éblouit Marc aussi, c’est sans doute pour cela qu’il pleure. Elle essuie ses larmes. « À quoi penses-tu ? ».

Ils aiment les îles. Les grandes, les petites, les proches et les lointaines. Chacune leur semble un nid dans lequel ils pourraient vivre toujours. Une cabane, un lit, une fenêtre sur la mer, rien de plus. Les îles de la Manche sont leurs préférées. Vers laquelle navigueront-ils lorsque Marie sera prête ? Jersey ou Bréhat ? Aurigny ou Sercq ?

Il la voit déjà à la barre dans son ciré jaune, le visage tendu vers le soleil. Le voilier est légèrement couché sur son flanc, remontant le vent. Grand beau temps, gentille brise, mer à peine ridée, horizon net sur lequel commencent à apparaître les premiers rochers. Ils volent vers Chausey, ou peut-être vers l’archipel des Minquiers. L’océan est immense et le ciel est profond. Un fou de Bassan passe au-dessus du mât, un dauphin vient jouer avec la quille. Le cœur de Marc se dilate. « À toi, mon amour ».

Tant de monde à remercier, et si peu de temps pour le faire ! Les vieux parents de Marie passent souvent les voir. Ensemble, ils parlent de choses et d’autres. Ils demandent à Marc comment il va. Lui leur parle de ses projets de navigation. Ils regardent leur gendre un peu perplexes, puis le serrent dans leurs bras. Mais il continue. Il dit : connaissez-vous les îles ? Vous qui vivez dans l’ombre, savez-vous leur lumière ? Les goélands qui volent de rocher en rocher sont comme des anges heureux de toute éternité… Voilà qu’il se met à parler en alexandrins ! « À quoi penses-tu ? ».

Très vite, les médecins ont dit à Marc qu’il y avait peu d’espoir. Puis ils lui ont dit qu’il n’y en avait plus. Trois mois, quatre au plus. Puis ils ne lui ont plus rien dit du tout. Désormais, il est seul avec Marie sur cette île aux murs blancs, entourés du désert blanc de la neige, visités par des hommes et des femmes en blanc. Ils rêvent de bleu. « À toi, mon amour ».

Édouard Launet
Nouvelles d’un monde ancien