Figures du continu, Ana Maria Lozano – Les Voyageurs, épisode 3

Quoi qu’on en dise, et quelle que soit la routine à laquelle on s’astreigne, il est parfois inquiétant de rentrer dans un espace d’exposition. Le terme même d’exposition est investi d’une crainte, lui qui dit à la fois la monstration et la mise en danger – révélant par là que l’une ne peut jamais aller sans l’autre. Bien sûr, ce sont les œuvres qui sont soumises à ce double effet d’exposition (et, à travers elles, les artistes, qui ne sont puissants qu’à mesure de se rendre vulnérables lorsqu’ils montrent). Mais ne pourrait-on étendre le domaine de l’exposition aux spectateurs eux-mêmes ? Car eux aussi s’exposent. En pénétrant dans l’espace d’exposition, on franchit le seuil d’un lieu de conduites réglées qui place le spectateur sous surveillance. Une série d’interdictions (ne pas courir, ne pas parler fort, ne pas fumer, ne pas répondre au téléphone, ne pas manger, ne pas toucher, etc.) dicte sa conduite. Mais, ces “ne pas”, s’ils sont contraignants, sont explicitement énoncés. Plus retords sont les consignes non écrites qui, elles, ne disent pas ce qu’il ne faut pas faire, mais précisent ce qu’il faut faire et la manière dont il faut le faire (regarder (longtemps), s’éloigner, se rapprocher, penser (ou du moins en avoir l’air), savoir (ou du moins en avoir l’air)). Au fil de sa visite, chacun démontre sa bonne ou sa mauvaise intégration des codes, et dessine son autoportrait en spectateur. C’est là une manière d’expliquer l’inquiétude qui peut gagner parfois le visiteur de musée. Et ce n’est pas le white cube qui apaisera cette crainte : par sa blancheur, cet espace du visible absolu met en valeur et isole les œuvres aussi bien que les corps. Face aux cimaises, celui qui contemple s’offre toujours en spectacle.

Aussi est-il parfois fort reposant qu’une œuvre propose de sortir le spectateur de cette mise en visibilité imposée. Mettant en échec le principe du face-à-face muséal, elle s’offre alors comme un refuge. Elle n’est pas un objet proposé au regard, mais un intérieur que l’on investit. L’atmosphère change, l’espace se restreint, la lumière s’affaiblit, les sons s’étouffent et les pas ne résonnent plus : on peut exister sans avoir à s’annoncer, on peut se dissimuler, ne plus avoir à porter son corps comme un discours.

Ana Maria Lozano
Tisser les racines © Ana Maria Lozano

L’installation de Ana Maria Lozano Rivera présente aux Beaux-Arts pour l’exposition Les Voyageurs, est de celles-là. Située dans l’entrée du Palais des Beaux-arts, Tisser les racines est une pièce à trois murs, un refuge, un pli fait dans la trame de l’exposition avant même qu’elle ne se déploie. Un film est projeté et son faisceau est la seule source lumineuse ; une nappe musicale occupe l’espace et, parfois, des voix enregistrées s’élèvent, disent des textes avec la diction simple de celui qui ne joue pas, de celui qui, simplement, lit à voix haute ; des livres sont mis à disposition du visiteur ; des sièges de bois – et même un divan – invitent à s’asseoir et à abandonner la temporalité brève du coup d’œil, pour celle, paresseuse, de l’attente. Mais surtout, du plafond tombent du lierre, des filets tissés qui floutent la géométrie de l’espace en l’ombrant et en le compliquant. Feuilles, tiges et fils s’entremêlent. À l’entrée de l’installation est installé un bloc de quartz énorme, présence minérale, béant comme une bouche à l’orée de ce monde végétal.

Le lien est sans doute l’unité restreinte qui détermine l’économie de l’installation de Ana Maria Lozano – l’équivalent de ce que serait le pixel dans une photographie, ou le morphème dans une langue. L’installation est une fabrique de continuité : elle tisse ce que les catégories séparent d’ordinaire – images et mots, discours et musique, intérieur et extérieur, organique et minéral.

Tisser les racines, détail © Ana Maria Lozano
Tisser les racines, détail © Ana Maria Lozano

Emblématique de cette ambition, une série de petites sculptures disposées sur un banc à l’intérieur du dispositif : des mains sculptées qui émergent d’écorces et d’orchidées. Impossible de séparer la main de l’orchidée, impossible de distinguer l’humain de la nature. On pense aux mains en bronze de Guiseppe Penone, agrippées à leurs troncs d’arbres. Leur emprise modifie la croissance de l’arbre qui doit intégrer et en même temps résister à ce corps étranger. Chez Penone, la main enserre l’arbre : l’élément humain demeure le sujet d’une action et la nature en est l’objet et le support. Dans le cas des sculptures de Ana Maria Lozano, la main est prise dans l’élément végétal : elle ne saisit rien, elle est saisie (ses doigts, d’ailleurs, demeurent au repos et sans geste de prise).

Ana Maria Lozano
Tisser les racines, détail © Ana Maria Lozano

En proposant ces “figures du continu”, Ana Maria Lozano ne parle pas seule : elle use des concepts et des discours de l’anthropologie ou, plus précisément, de la nouvelle anthropologie – représentée notamment par Philippe Descola et par Tim Ingold (dont les livres font partie des ouvrages disponibles dans l’installation et lus à voix haute).

Dans l’avant-propos de Par-delà nature et culture (2005), Philippe Descola appelait l’anthropologie à se défaire de la “répartition des êtres et des choses [qui] était devenue la norme dont nul ne pouvait se passer”. Si l’anthropologie avait jusqu’alors “entérin[é] cette réduction de la multitude des existants à deux ordres de réalités hétérogènes”, l’entreprise de Descola était une entreprise de décloisonnement de cette frontière entre nature et culture élevée par l’âge classique occidental. Au lieu de classer et de catégoriser, au lieu de penser comme on élève des murs, il s’agissait de “tisser”.

Le tissage est l’outil conceptuel central de Tim Ingold (Une brève histoire des lignes, 2007 ; Penser avec les dragons, 2013). Par le tissage, il entreprend de construire une nouvelle pensée de l’environnement et de transformer les oppositions intérieur/extérieur (et toutes leurs modulations) en situations de liaisons. Le tissage et la trame deviennent des manières de concevoir le continu là où régnaient auparavant des catégories d’exclusion qui, en dernière instance, aboutissaient à poser un sujet face au monde réduit à l’état d’objet. Or c’est ce face à face que la nouvelle anthropologie cherche à déconstruire.

En s’emparant de l’anthropologie, les artistes (outre Ana Maria Lozano, on peut penser à Camille Henrot qui joue de son surnom d’artiste-anthropologue) s’approprient un moyen de déconstruire et de mettre à distance les classifications telles que le pur et l’impur, le naturel et le culturel, etc. L’usage artiste des théories issues de des post-colonial studies et des gender-studies avait déjà fait de l’art un outil de reconfiguration des catégories trop établies et de leurs stratagèmes de domination. L’usage de l’anthropologie – qui se donne à la fois comme corpus théorique et mode de pensée – a ceci de spécifique qu’il permet de remettre en cause la nature même de ce qu’est encore souvent l’art : un objet placé face à un sujet.

La beauté de l’installation de Ana Maria Lozano réside en partie dans l’effet de cohérence entre la pensée qui la nourrit et sa plastique. Elle est, par les discours qu’elle porte comme par sa matérialité, une réflexion sur la situation de l’individu dans l’environnement et, en ce qui concerne l’ici et le maintenant du visiteur entré dans l’installation comme dans un refuge, elle est un suspens du face-à-face, une transformation de l’exposition – de l’exhibition – en inclusion.

Nina Leger

Tisser les racines, est à voir jusqu’au 3 janvier 2016 dans l’exposition des diplômés félicités des Beaux-arts de Paris, Palais des Beaux-arts, Les Voyageurs, 13, quai Malaquais, 75006, Paris. Ouvert du mardi au dimanche, de 13h à 19h.

L’installation sera évolutive. Les samedis 14 et 21 novembre, 5 et 19 décembre et 2 janvier, de 15h30 à 18h30, des moments de lecture, des ateliers de tissage et de dessin y seront organisés.

Lire également : “Hors d’œuvre – Les Voyageurs, épisode 1” et “Mises à l’épreuve, Martin Monchicourt – Les Voyageurs, épisode 2”, par Nina Leger.

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