Avengers : Infinity War, memento mori

SF ou horreur, thriller ou polar, comédies régressives ou burlesques, films de super héros et autres action movies, blockbusters bigger than life ou séries B fauchées… une chronique des “mauvais genres”.

Confierai-je que je suis sorti de ce film comme sidéré ? Non pas soufflé par sa toute-puissance spectaculaire, mais plutôt en état de choc, dans ce tout premier vertige de la courbe du deuil où la mauvaise nouvelle ne nous paraît pas plus réelle encore qu’un rêve. Grand film donc dans sa catégorie que cette guerre infinie, près de rivaliser avec le Batman Dark Knight de Christopher Nolan, et même expérience existentielle pour qui en supporte les conventions.

Renaissance de la tragédie : nous pourrions reprendre le titre choisi pour célébrer un précédent épisode de la saga Avengers, Captain America  : Civil War. S’y mettait en scène le cycle absurde des violences entre des (anti-)héros tout à la fois victimes et bourreaux, dans un monde si peu manichéen que ne s’y distinguaient plus les “gentils” des “méchants”. Toute la complexité de notre monde s’y incarnait dans la chorégraphie de tant d’êtres hors norme, chacun porteur de sa singularité – qu’il s’agisse de super pouvoir, de manière d’être ou d’agir, ou des “bonnes raisons” de combattre, tout aussi légitimes que celles de l’adversaire.

Infinity War radicalise cet éloge de la diversité puisque cette fois-ci, d’Ant Man à Doctor Strange, les divers premiers rôles du MCU (l’Univers cinématographique Marvel) ne convergent plus de leurs franchises respectives pour s’affronter entre eux, mais pour faire front commun. Et le blockbuster de devenir expérience scénaristique et esthétique, laboratoire d’un « vivre ensemble » de cinéma : comment faire cohabiter dans le même film le style ou le registre des films des uns et des autres ? Comment concilier dans un même plan le space opera parodique des Gardiens de l’Univers avec celui plus shakespearien d’un Thor (au risque que le chef des premiers passe pour un bouffon face au second) ?

Voilà que les genres et les tons se parasitent, se télescopent, se syncrétisent, et en de si mixtes mariages, sans doute l’opus épouse-t-il la forme du grand zapping globalisé qui nous sert de réalité 3.0. Tel pourrait se projeter l’Infinity du titre : le flux sans fin des fils Facebook, chaines tout info et autres Snapchat où nous passons en une seconde et sans ciller d’un lol cat potache à la dernière urgence humanitaire… Mais à nous faire ainsi miroir, à réfléchir sans cesse ses propres codes et figures, la galerie des glaces et des monstres Marvel ne se contente pas de l’ironie auto-réferentielle post-moderne dont Hollywood fait sa pose depuis longtemps (déjà autopsiée – assez injustement j’en conviens désormais – dans notre tout premier article, consacré à Deadpool).

United Colors / States of Marvel : dans l’Amérique de Trump tentée par une identité univoque et une autorité verticale, le studio, après y avoir déjà opposé le très volontaire Black Panther, affiche ici la photo d’une famille élargie et recomposée qui fait presque utopie. En bonne politique progressiste – une tradition de la maison -, ce melting-pot oblige chacun à accueillir l’autre, à négocier un équilibre, à reconsidérer son statut. Ainsi d’un cynique immature notoire (Iron Man) qui se réinvente père de substitution d’un ado sans repère (Spider-Man)…

Il faut un bien grand danger pour forcer une telle unité nationale, et l’on ne peut imaginer en effet pire ennemi commun que la mort elle-même, puisque ainsi s’intitule en grec l’antagoniste du film : Thanos, colosse à gueule de molosse, si seul face à la grosse smala chevaleresque qu’il en devient le splendide personnage principal. Car en voyageant d’un monde à l’autre pour réunir cinq pierres magiques, c’est bien lui qui poursuit la difficile quête initiatique qui trame le récit, un fil narratif tissé d’épreuves et de dilemmes où les Captain America et consorts font davantage figure d’obstacles que de protagonistes, devenus acteurs secondaires de leur propre légende (telle méga star surgit pour affronter Thanos, et on se dit “ah tiens, je l’avais oublié celui-là…”). D’autant qu’un certain sens tragique fonde son projet morbide et salvateur à la fois, argumenté sur nos Apocalypses démographiques et écologiques à venir : Thanos, soucieux du bien commun plutôt qu’obsédé de pouvoir, préfère sacrifier une moitié de l’Humanité, pour permettre à l’autre de survivre sur cette Terre aux ressources limitées. Infinity War : guerre de la finitude du monde.

Et attention ami lecteur, c’est là que s’impose le plus improbable des spoils (je vous aurai prévenu). Cette mère de toutes les batailles, c’est Thanos qui la gagne. Oui oui, voilà dix ans qu’en dix-sept Chants, quelque nouvel Homère fait monter en pression chacun de ses champions dans sa petite Odyssée perso ; voilà qu’enfin il fédère toute son Olympe, Zeus, Arès, Héphaïstos et compagnie tout augmentés de moult artefacts et armées ; et voilà qu’ensemble pour cette ultime Iliade…, ils échouent, ils foirent, ils plantent. Fucking loosers !

Nous depuis si longtemps habitués à voir les desseins des “méchants” déjoués in extremis, on assiste sans y croire au programme annoncé par Thanos. Dans un final d’une rare grâce mélancolique pour un tel produit marketté, la moitié des “gentils” se consume sans retour, et les rescapés d’étreindre la nuée de cendres où se dispersent au vent leurs compagnons d’aventure. Je suis censé consommer du mainstream qui se bouffe et se chie comme le menu Happy Meal vendu avec, et me voici suspendu à un instant iconique et allégorique, à toute une poésie de la perte que bien des auteurs  pourraient lui envier.

Sans doute la marque Marvel elle-même se cache-t-elle sous le masque de ce Dieu créateur et destructeur. La World Company casse ici ses jouets et renouvelle ses licences en un grand ménage de printemps, parce que ses acteurs et ses publics ne sont pas éternels on suppose.

Car oui, rien n’est éternel.

Comme leurs titres l’indiquent, si Civil War problématisait un tragique social, Infinity War dramatise un tragique métaphysique : guerre de la finitude de la vie. Il n’y a d’infini en ce bas monde que le néant qui nous suivra, et nulle puissance, fussent toutes celles de la planète liguées, ne pourront rien à cette fatalité. Hommes révoltés de Camus rattrapés par l’évidence du non-sens, les super héros et leurs super spectateurs se redécouvrent fragiles, impuissants, simples mortels contraints de sortir du déni. [1]

Le film se clôt sur le regard de Thanos en paix dans sa retraite, le générique défile comme un lent cortège funèbre, et quand la lumière revient dans la salle et sur nos vies bien réelles, nous devons à “l’usine à rêves” le plus lucide des rappels : dans l’épopée de l’existence, il n’y a pas de happy end, et à ce jeu-là, nous sommes tous des perdants.

Thomas Gayrard
Caméras suggestives

[1] L’impuissance est si profondément l’enjeu du film qu’elle prend une tournure quasi sexuelle et bouffonne avec la tragi-comédie que le film réserve à Hulk, à son grand dam incapable de se métamorphoser en turgescence verte géante au delà de la demi-molle.

Avengers : Infinity War (2h40), de Anthony & Joe RUSSO, avec Robert Downey Jr., Chris Patt, Scarlett Johansson…

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