Céline le Narratéen et L’école des caves (3/3)

Si l’on dépasse les appréciations de psychologie littéraire, on trouve chez l’auteur du Voyage et de Bagatelles les éléments d’une théologie, pas très nouvelle, mais qui aux premiers temps de son invention fut l’expression d’une protestation que seuls quelques esprits libres surent affirmer. Et c’est sans doute parce que sa radicalité déchaîna l’ire des Pères de l’Église qu’elle semble trouver chez Céline une renaissance.

Tout commence, en effet, il y a une vingtaine de siècles, dans des écrits proto-chrétiens décrivant l’immonde démiurge Ialdabaôth, qui n’est autre que le Yahvé biblique des Juifs, trahissant l’intelligence du Vrai Dieu. Avant l’avènement du Plérôme, celui-ci conçut une sublime création, mais l’Archonte abject, orgueilleux et ignorant, la perçut et lui donna précipitamment une infâme réalité matérielle. Dans cette dernière région hideuse, où ne règnent que vase pestilentielle et ténèbres, l’immonde humanité se vautre. In extremis, la pitié du Vrai Dieu alluma une étincelle dans l’esprit des plus aptes à recevoir la gnose. Tous les autres, rampant dans les crimes et la misère, actualisent sans cesse l’atroce usurpation du Dieu mauvais de la Torah. Les sectes gnostiques étaient nombreuses, et leurs évangiles respectifs pouvaient beaucoup varier. Marcion, homme d’affaires et mystique engagé, composa un Evangelion sur ce thème pour l’Église qu’il fonda au IIe siècle. Les activistes du christianisme romain en gestation, les collaborateurs de l’époque, jugeant la proposition intenable pour servir les desseins de l’empire, le combattirent énergiquement.

Céline avait une connaissance approximative du dossier, mais savait reconnaître la littérature flamboyante. Il en reprend l’argument en ces termes :

Louis-Ferdinand Céline, Mea Culpa, suivi de La Vie et l'Œuvre de Semmelweis, Denoël et Steele, 1936« La supériorité pratique des grandes religions chrétiennes, c’est qu’elles doraient pas la pilule. Elles essayaient pas d’étourdir, elles cherchaient pas l’électeur, elles sentaient pas le besoin de plaire, elles tortillaient pas du panier. Elles saisissaient l’Homme au berceau et lui cassaient le morceau d’autor. Elles le rencardaient sans ambages : “Toi petit putricule informe, tu seras jamais qu’une ordure… De naissance tu n’es que merde… Est-ce que tu m’entends ?… C’est l’évidence même, c’est le principe de tout ! Cependant, peut-être… peut-être… en y regardant de tout près… que t’as encore une petite chance de te faire un peu pardonner d’être comme ça tellement immonde, excrémentiel, incroyable… C’est de faire bonne mine à toutes les peines, épreuves, misères et tortures de ta brève ou longue existence. Dans la parfaite humilité… La vie, vache, n’est qu’une âpre épreuve ! T’essouffle pas ! Cherche pas midi à quatorze heures ! Sauve ton âme, c’est déjà joli ! Peut-être qu’à la fin du calvaire, si t’es extrêmement régulier, un héros, ‘de fermer ta gueule’, tu claboteras dans les principes… Mais c’est pas certain… un petit poil moins putride à la crevaison qu’en naissant… et quand tu verseras dans la nuit plus respirable qu’à l’aurore… Mais te monte pas la bourriche ! C’est bien tout !… Fais gaffe ! Spécule pas sur des grandes choses ! Pour un étron c’est le maximum !…” Ça ! c’était sérieusement causé ! Par des vrais pères de l’Église ! Qui connaissaient leur ustensile ! qui se miroitaient pas d’illusions ! »

Le Passage Choiseur à Paris, par Charles Joseph Antoine Lansiaux, 1916 © Musée CarnavaletLa seule différence avec l’Evangelion de Marcion, c’est qu’on passe du latin à l’argot parigot. Mais le fil, transhistorique, est bien visible, c’est de la fidélité au texte on ne peut plus fidèle. Inutile pour cela d’avoir fait la guerre de 14 ou d’avoir vu mourir son chat, suffisait d’avoir bien écouté son père, passage Choiseul.

En France, et dans tous les pays d’Europe et de Navarre, l’aversion du Juif est un legs ancestral. Tout près de chez nous, viatique culturel pour les enfants de la Fille aînée de l’Église, l’antisémitisme remonte à tout moment par la tuyauterie du père en bouboulant… Les drôles qui ont reçu le baptême, et beaucoup d’autres aussi, abrutis de cauchemars divins, trouvent quantités d’abjections disponibles dans les bonnes mœurs que leur ont transmises leurs aïeux. Ils n’ont qu’à se servir. Sacré capital, en effet, et dividendes compris. De l’atavisme sanguinolent, de la valeur testamentaire saignante, du patrimoine mortifère avec l’onction de Jésus ressuscité. Si on s’interroge sur les soubassements de la Culture, avec un grand C, il semble qu’on ait là l’exemple parfait d’une idée simple propre à forger un ethos pour les siècles des siècles.

C’est en cela que Céline nous cause encore quelque déception. Le style déglingue certes, mais la structure théologique ressassée de ses romans, pour un pacifiste, soi-disant, a de quoi modérer l’enthousiasme. Écoutons encore la litanie de Céline le Narratéen, lecteur testamentaire et narrateur désabusé, apostasique, presque :

« On deviendra “totalitaires !” Avec les juifs, sans les juifs. Tout ça n’a pas d’importance !… Le Principal c’est qu’on tue !… Combien ont fini au bûcher parmi les petits croyants têtus pendant les époques obscures ?… Dans la gueule des lions ?… Aux galères ?… Inquisitionnés jusqu’aux moelles ? Pour la Conception de Marie ? Ou trois versets du Testament ? On peut même plus les compter ! Les motifs ? Facultatifs !… C’est même pas la peine qu’ils existent !… Les temps n’ont pas changé beaucoup à cet égard-là ! On n’est pas plus difficiles ! On pourra bien tous calancher pour un fourbi qu’existera pas ! Un Communisme en grimaces !… Ça n’a vraiment pas d’importance au point où nous sommes !… Ça, c’est mourir pour une idée ou je m’y connais pas !… On est quand même purs sans le savoir !… à bien calculer quand on songe, c’est peut-être ça L’Espérance ? Et l’avenir esthétique aussi ! Des guerres qu’on saura plus pourquoi !… De plus en plus formidables ! Qui laisseront plus personne tranquille !… que tout le monde en crèvera… deviendra des héros sur place… et poussière par-dessus le marché !… Qu’on débarrassera la Terre… Qu’on a jamais servi à rien… Le nettoyage par l’Idée… »

Louis-Ferdinand Céline, Rigodon, Gallimard, collection Blanche, 1969Et concédons-lui, au Narratéen, qu’il n’est nul besoin de croire en Dieu pour construire un corpus évangélique. Il le proclame dès les premières lignes de Rigodon : « Putain que non ! je suis bien sûr ! […] le bon Dieu, invention des curés ! absolument antireligieux !… voilà ma foi une fois pour toutes ! » Ça ressemble à ces Juifs qui ne veulent pas dire qu’ils sont Juifs. Oui oui, y’en a ; surtout pendant la guerre, il y en a eu pas mal. Mais admettons. C’est vrai qu’on s’en fout du bon Dieu dans cette affaire. Il suffit d’incorporer, comme l’eucharistie, la dichotomie structurale et morale : d’un côté le mal absolu, et ses représentants mondains juifs, mais, dira-t-il sur le tard, pas nécessairement ceux-là, l’espèce humaine dans sa totalité peut faire l’affaire ; de l’autre le salut exceptionnel, « mettre sa peau sur la table », bien faire ses devoirs d’écriture. Fallait-il bien d’ailleurs, avec Rigodon, qu’il ait vraiment le sentiment de revenir de loin, sans passer forcément par l’église, plutôt par la cuisine, où on lui mijotait des choses, sur les Juifs certes, au point d’en être, au retour du royaume du Danemark, un peu ballonné de toutes ces histoires…

Céline, c’est un fait. Comme le style numérique des réseaux sociaux, du sms et du tweet, modalité fraîchement advenue de l’écriture populaire, en est un autre. L’édition numérique répond à l’appel du progrès. Google médite un algorithme pour écrire des romans, des contes pour enfants pour commencer. Les gisements de la langue disparaissent en même temps que la forêt amazonienne et les orangs-outans de Bornéo. La grande déchetterie linguistique se déverse sur la planète entière. Avec l’écriture libérale – le ministre de l’Éducation confirmera –, plus besoin de savoir lire pour écrire… À regretter le père Céline, presque.

Charles Illouz
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